Dominocity et les Dominettes: le désir fait la chanson

Dominocity et les Dominettes
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Dominocity et les Dominettes - © Droits réservés

"L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art", affirmait Robert Filliou. Cette phrase a toujours inspiré l’artiste Dominique Thirion. À l’occasion de sa carte blanche au Ten Weyngaert et du concert/performance Dominocity et les Dominettes, nous l’avons rencontrée. Elle nous livre une vision personnelle et poétique, expérimentatrice et sensorielle, de la vie et de l’art. Complètement au cœur.

 

Sylvia Botella : Le projet Dominocity et les Dominettes est né d’une sensation/souvenir : adolescent, on a toujours envie de chanter dans sa chambre. Vous avez proposé aux Dominettes de renouer avec ce désir-là et de le concrétiser. Pourquoi est-ce si important de donner corps et voix au désir?

Dominique Thirion : Je pense que le désir est au centre de la vie, comme il est au centre de l’art. Le projet Dominocity et les Dominettes est né de la performance dansée Laisse-moi te venir, que j’avais créée pour transcender la douleur d’une rupture amoureuse.

Laisse-moi te venir traitait de la douleur de l’amour, de la résilience et de l’aptitude à sourire à un nouvel amour. J’avais réuni un groupe de musiciens néerlandophones qui se connaissaient bien et qui a décidé plus tard de se baptiser Dominocity - mon surnom est Domino. La performance était dansée par des non danseurs (la plupart), elle a été accueillie chaleureusement par le public.

Dans Dominocity et les Dominettes, à l’exception de Muriel Bersy et d’Ingrid Heiderscheidt, qui font, entre autres, partie du groupe Les Vedettes, nous ne sommes pas des chanteuses professionnelles. Nous n’incarnons pas des personnages, nous nous mettons à nu.

C’est pour cette raison que Dominocity et les Dominettes est moins du théâtre ou de la chanson qu’une performance où la fragilité se mêle à la force.

Nous avons répété concrètement ensemble quatre jours. Ce qui est peu pour interpréter dix-sept chansons. Le premier jour, nous étions cinq. Nous avons très vite réalisé combien il était difficile de chanter devant quelqu’un d’autre. Nous étions terrifiées. Ce jour-là, Tatiana De Munck a pris conscience qu’elle ne pouvait pas le faire, elle a dû se résoudre à quitter le projet, la mort dans l’âme.  

Dans Dominicity et les Dominettes, il  faut oser, faire fi de ses timidité et peurs. Un jour, quand j’avais douze ans, je chantais chez ma grand-mère. Ma cousine soprano qui était à l’étage, est descendu et m’a demandé : "Dominique, c’est toi qui chante aussi faux?". Ces mots (même s’il n’y avait rien d’intentionnel) m’ont longtemps blessée. Heureusement, il est possible de cautériser les plaies. J’aime aller vers ce qui m’est "interdit". Ici, je me suis dit : "Je vais aller dans ma peur". Il y a sans doute quelques fausses notes (sourire).

L’émotion est au cœur de ma pratique. Ma peinture traite souvent du sentiment amoureux, voilé ou non. Je reprends  la chanson Hélène, interprétée par Romy Schneider et Michel Piccoli dans le film Les choses de la vie de Claude Sautet, elle parle de séparation. Dans la plupart des chansons choisies par les Dominettes, il est question d’amour. C’est vrai.

"Ce soir, nous sommes septembre

Et j’ai fermé ma chambre

Le soleil n’y entrera plus

Tu ne m’aimes plus" (Hélène, paroles de Jean-Loup Dabadie et musique de Philippe Sarde)

Les Dominettes, ce sont les artistes Pascale Barret, Madely Schott, Ingrid Heiderscheidt, Muriel Bersy, Catherine Rouvier, Christine Grulois, Islin-Lucrezia De Fraye, Julia Clever, Evy Vandeput et Isabelle Bats. Pourquoi choisir des femmes? Les femmes vous inspirent-elles plus que les hommes?

À l’origine, on m’avait proposé un travail de commande qui devait réunir des femmes pour l’exposition d’une artiste présentée le 8 mars 2016, Journée des femmes pour l’égalité des droits. J’ai immédiatement pensé au groupe Dominocity pour donner la voix à des femmes. Mais le projet n’a pas été retenu par l’artiste, qui n’a finalement pas fait l’exposition.

Puis, j’ai découvert l’espace Bukta Paktop fondé par un collectif d’artistes qui propose régulièrement des temps de résidence, d’exposition ou de performance à d’autres artistes. Nous avons eu une résidence d’une semaine pour créer Dominocity et les Dominettes.

J’ai choisi les artistes Pascale Barret, Madely Schott, Ingrid Heiderscheidt, Muriel Bersy, Catherine Rouvier, Christine Grulois, Islin-Lucrezia De Fraye, Julia Clever, Evy Vandeput et Isabelle Bats  parce que je les aime. J’aime leur travail artistique, aussi. Et j’ai déjà travaillé avec certaines.

Peut-on dire que le projet Dominocity et les Dominettes a une dimension politique, voire "féministe", mais sur un autre registre, celui de la culture pop? Car ce sont les femmes qui chantent, qui prennent la parole, elles font fi de leur peur.

Cette question m’intéresse. Certains amis qui ont assisté au concert le 2 avril dernier au Bukta Paktop, y ont vu une performance féministe, "affirmée". Il est vrai que les garçons sont au service des filles… mais franchement, je ne sais pas.

Après, j’aime beaucoup faire des liens entre les diverses disciplines et, la Culture avec un "C" majuscule et la culture populaire. Le projet fait partie d’une carte blanche que Mark Rooman m’a proposé de faire au Ten Weyngaert. J’y présente aussi bien la performance de peinture  Live Drawing sur la musique de John Cale - l’album Music for a New Society qui est à mon sens un de ses plus beaux - que le concert/performance Dominocity et les Dominettes au répertoire très pop (Rihanna, Britney Spears, Soft Cell, etc).

Chacune d’entre nous a choisi sa chanson. Et les musiciens ont lié le tout comme un grand tout. Alors que l’écart est immense entre Nancy Sinatra et Björk… ce sont des mondes extrêmement différents.

"i’ll go through all this

before you wake up

so i can feel happier

to be safe up here with you" (Hypper Ballad, Björk)

Justement comment avez-vous choisi les chansons et intégré la musique jouée par Jef Mercelis, Teuk Henri, Stefan Huber et Patricky Clauwaert ?

J’ai envoyé un mail aux filles, leur demandant de choisir une chanson qu’elles ont toujours eu envie de chanter ou bien qu’elles avaient envie de chanter maintenant.

J’ai trouvé ma chanson (Hélène), tardivement, presque par hasard. Je poste régulièrement la vidéo de la chanson Hèlène sur Facebook parce que je la trouve absolument magnifique. Romy Schneider y dégage une émotion incroyable. Ses yeux expriment la douleur de l’amour lorsqu’elle regarde Michel Piccoli. Moi, je l’ai travaillée autrement, naïvement, de manière heureuse, en essayant toutefois de garder l’intensité de l’émotion.

Chacune a répété sa chanson en aparté. Puis, nous nous sommes retrouvées le 29 mars dernier. Et les musiciens ont commencé à jouer. Il y a la touche Dominocity, elle éclaire tous les morceaux. Par exemple, la version d’Hèlène est très particulière, son rythme est plus rapide que celui de la version originale. Ce sont véritablement des réorchestrations, des recréations.

Votre travail est très marqué par l’émotion. Quel est votre parcours? Quelles sont vos influences?

J’ai fait l’école normale de Mons. J’ai réalisé deux courts métrages en super 8, dont un qui a reçu le prix du scénario dans les années 1980 à Bruxelles. Mais je me suis vite rendu compte qu’il y avait un très grand écart entre ce que mon désir projetait et le film que je réalisais. Alors que lorsque je peignais, cet écart n’existait pas ou peu. C’est pour cette raison que je me suis inscrite, après, à la Cambre en section peinture.

Il y a deux grandes influences artistiques. Il y a d’abord celle de l’artiste franco-américain Robert Filliou, proche du mouvement Fluxus. Son travail mêle l’art et la vie. L’art induit la vie. Et la vie induit l’art. Il en est de même pour moi, l’un agit toujours sur l’autre. Puis, il y a l’influence du peintre Walter Swennen.

J’ai envie d’aller dans toutes les directions et d’emprunter tous les chemins possibles. Aujourd’hui, la transdisciplinarité est à la mode mais cela fait longtemps que je me définis comme une artiste pluridisciplinaire parce que je peux aussi bien intervenir de manière "architecturale" en ouvrant une fenêtre dans une pièce, qu’écrire un article pour l’Université libre de Bruxelles, que peindre ou chanter. Je ne sais jamais quelle direction je vais emprunter.

Quel est le mot qui vous fait rêver?

Demain.

"Say hello then wave goodbye

Say hello, wave goodbye

Say hello then wave goodbye

Say Goodbye

Goodbye" (Soft Cell)

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 5 avril 2016 à Bruxelles

 

Carte blanche à Dominique Thirion : Expo du 18 mars au 10 avril ; Concert/Performance  Dominocity et les Dominettes suivi du DJ set d’Horst Von Shampoo, le 7 avril ; Performance Live Drawing les 11, 14, 15, 17 et 18 avril et Performance A stronger loving World… to die (part 2), le 21 Avril au Ten Weyngaert à Forest. www.tenweyngaert.be