De l'exploit de tenir debout

Ali
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Ali - © Raynaud de Lage Christophe

Acrobate virtuose, Hèdi Thabet s’est totalement réinventé après l’amputationqu’il a dû subir à 18 ans. Dans les coulisses de l’immanquable " Ali ", à voir au National, son metteur en scène et partenaire de jeu Mathurin Bolze explique le cheminement qui a conduit à une nouvelle naissance.

Un titre bref et tout est dit. Ali, trois lettres, comme trois jambes, sur lesquelles marche un spectacle à deux têtes, celles d’Hedi Thabet et de Mathurin Bolze. Trois jambes pour deux têtes : de cette incongruité mathématique est né un savant déséquilibre artistique où le duo d’acrobates se cherche, se porte et s’emmêle pour former une créature protéiforme, fantastique, monstrueuse ou mythologique.

Hèdi Thabet n’a qu’une jambe, la gauche lui a été amputée à l’âge de 18 ans à cause d’un cancer des os. Quinze ans plus tard, en 2008, c’est avec Ali (du nom de son frère, Ali Thabet, danseur et circassien) qu’il est remonté sur la piste, faisant de son corps le point de départ d’une recherche passionnante sur le mouvement, en collaboration avec Mathurin Bolze. Si ce dernier a bien ses deux jambes, il a trouvé chez Hèdi une géométrie corporelle inédite pour faire rebondir son métier d’acrobate.

Déplacer l’axe de la prouesse

"Ce qui est arrivé à Hèdi m’a beaucoup questionné", se souvient Mathurin. "Je me suis demandé ce qui se passe dans la tête et le corps quand on perd une jambe. Comment se réinvente-t-on un chemin ? Comment fait-on quand le centre de gravité se déplace, quand les appuis se modifient, quand la musculature se développe autrement ? Je me suis projeté avec 15 kilos de jambes en moins : qu’est-ce que ça implique dans les mouvements de rotation, les portés, le poids du bassin ?" Ces interrogations sont devenues expérimentations, les deux corps cherchant tous les nouveaux possibles que déclenchait leur alliance. Avec, bien sûr, la conscience que le corps handicapé d’Hèdi, avant même d’entamer le moindre mouvement, raconte une histoire. "Les gens projettent beaucoup d’eux-mêmes", poursuit Mathurin Bolze.

"Quand un homme se met debout, après une épreuve, il y a une force éminemment théâtrale là-dedans. Son handicap est très circassien parce qu’il y a un impact visuel fort, contrairement à quelqu’un qui serait sourd par exemple, ce qui est plus invisible. Mais ce n’est pas le handicap qui nous a intéressés. On n’avait pas envie de faire pleurer dans les chaumières. On voulait surtout s’amuser avec nous-mêmes, explorer un cirque où l’exploit n’est pas de faire un triple salto mais simplement de tenir debout. Comment je peux glisser ma main dans cette jambe de pantalon vide, un peu comme on jouait, gamin, à mettre deux jambes dans une même botte."

Aventuriers sur des terres inconnues, les deux hommes ont ainsi exploré la beauté de paysages physiques inexplorés, inventé des nouveaux contours humains, et inversé notre regard sur qui porte qui, sur qui est "bancal".

"On n’a pas tout de suite mesuré ce qu’on avait mis dans ce spectacle. Ça s’est révélé à nous quand on a joué, quand on a vu les photos. Alors on s’est dit : ‘Whaow ! C’est ça qu’on a fabriqué comme monstre ?’ Après tout, c’est ça aussi, les gènes du cirque. On n’est pas toujours dans le registre des corps parfaits et athlétiques, mais aussi un peu dans le ‘freak’". Créé en 2008, le spectacle a fait bien du chemin depuis lors. Mathurin Bolze ne compte plus les réactions surprenantes des enfants, dont ce petit garçon qui, quelques semaines après une représentation d’Ali, s’est mis à n’utiliser qu’une jambe pendant quelques jours. Ou encore ces femmes, dans une prison de Rennes, qui se sont projetées dans ce témoignage de résilience et d’espoir d’un autre chemin après un accident de la vie. "Et puis, il y a eu tous ces articles écrits sur ce qui ne fut rien d’autre, finalement, que notre histoire !".

article extrait du magazine C!RQ en CAPITALE n°9

Ali et Nous sommes pareils à ces crapauds, à voir du 6 au 10/12 au Théâtre National, à Bruxelles.

C!RQ en CAPITALE est le magazine de la vie circassienne à Bruxelles. Edité par l'Espace Catastrophe, il rend compte de l'actualité du cirque contemporain et plonge au cœur d’un ‘boom’ qui touche tous les secteurs : spectacles, stages, formations, projets sociaux...

Le n°9 vient de sortir, il est disponible gratuitement dans différents lieux à Bruxelles, et en ligne ici.