"Daisy Tambour". Le désir bat la chamade, les mots s'éclatent, les sons s'évadent. Et le public se marre

Olivier Thomas,Laurent Rousseau et Catherine Delaunay dans "Daisy Tambour"
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Olivier Thomas,Laurent Rousseau et Catherine Delaunay dans "Daisy Tambour" - © Alessia Contu

Critique : ***

Il faut avoir vu au moins une fois dans sa vie  un spectacle d’Olivier Thomas et de son groupe Tomassenko : un truc à nul autre pareil, basé sur des "ni"… et qui fonctionne à plein rendement. " Ni musique, ni théâtre, ni comique, ni triste, ni rien, ni tout. Tous les "ni" s’enivrent sans thème ni cri "  So what ? Un peu de provoc n’a jamais nui à personne, ça tient éveillé et ça fait réfléchir. Ce discours/programme d’Olivier Thomas est évidemment à comprendre à l’envers. Théâtre, musique et danse, comique et tristesse sont bien là mais pas dans la logique et le mélange traditionnel. Avec un fil conducteur un peu lâche mais drôlement efficace : " On ne vit qu’une fois, alors comment faire ? A fond, à moitié, ou en mode économe?".Le trio arrive sur scène comme trois clowns patibulaires, un grand escogriffe sinistre, une petite ronde qui retient sa joie et un crollé qui nous dévisage, silencieux, avant de nous nous souler de curieuses tirades, gonflées d’onomatopées, jouant sur les mots, appelant la musique à la rescousse. Les "non-sens" du narrateur, au départ d’un échec amoureux, sont comiques, modulés en finesse par la multi instrumentiste jazzy Catherine Delaunay et le guitariste Laurent Rousseau, membre de la "ligue des utopistes non alignés" et qui adore détourner les instruments de leur fonction domestique. Avec une pareille bande, la surprise est au coin d’un récit, relancé par des impros d’apparence désinvolte mais très calculées. Imparfait, donc excitant, nappé de poésie, donc émouvant, telle est leur logique.

Le secret d’une belle réussite : un spectacle chaloupé et fluide, entre parole tordue et musique cocasse. Interprété (chorégraphié?) par trois clowns complices et chaleureux, communiquant au public une joie de vivre savoureuse.

"Daisy Tambour " d’Olivier Thomas PAR le Tomassenko Trio.

Au Rideau de Bruxelles jusqu’au 10 décembre.

Christian Jade (RTBF.be)

 

Interview Olivier Thomas(OT) par Christian Jade(CJ).

CJ : Le " pitch " du spectacle, vient-il  de votre propre expérience ?

OT : Complètement ! J’ai fait le rapprochement entre ce qui se passe dans ma vie et ce qui se passe sur scène. On ne peut pas avoir quelque chose qui soit complètement détaché Mais Il faut que les actions soient réinventées sur la scène.

CJ : Vous n'aimez pas parler de "théme" et pourtant...

OT : Dans "Daisy Tambour", l’idée c’est que chacun a ce "désir" et ce "tambour", ces battements de cœur. Plus c’est proche de nous, plus c’est sincère, plus c’est universel. C’est dans cette logique que les gens se reconnaissent et peuvent profiter du plaisir d’une histoire qui se rapproche de la leur. Je ne fais pas d’opposition entre le rire et la tristesse. Le plaisir communicatif de se sentir vivant nous invite à nous poser la question d’un "vivre ensemble", au travers d’une transposition théâtrale.

 CJ : Quel est le rôle du "groupe" alors que tu occupes la position centrale du narrateur ?

OT : Je voulais absolument éviter d’être le comédien qui a des partenaires musiciens, avec une logique de "solo accompagné". La situation doit être théâtrale mais pas dans une lutte pour me faire-valoir. La musique est une façon de transcender les sentiments avec légèreté. Les 2 musiciens ne sont pas comédiens mais ils sont très sensibles à l’écriture et sont au service du texte et du spectacle, ce qui nous permet d’atteindre un certain équilibre, une harmonie sur scène.

CJ : Dès votre arrivée sur scène vous la jouez "clowns à trois" avec vos physiques contrastés.

OT : L’idée c’est de ne pas jouer ce que l’on est. Le hasard des rencontres a fait que nous avons des physiques complètement différents. Au final, ça a toujours été notre amour pour la musique et nos réflexions sur la scène qui nous ont réunis. Le mélange entre notre complicité, notre amitié et notre conception commune du travail nous unit. L’alchimie est là.

CJ : Quel est le rôle de la musique pour décanter tout ça ?

OT : Mon fils a eu une belle image. "C’est normal que les mots soient compliqués. L’amour ce n’est pas facile ! Et la musique c’est l’illustration des émotions ". Donc lorsque l’on est au-delà des mots, la musique peut nous donner la couleur des émotions. C’est cette rencontre entre le mot qui dit et la musique qui se ressent qui communique un mélange unique aux spectateurs. Cette rencontre entre le " Je voudrais tellement dire mais je n’arrive pas à raconter " et " J’ai l’impression de dire si peu. Est-ce que ça vous raconte?". C’est l’un des repères utiles au musicien qui accompagne l’acteur. La sobriété est importante aussi: il faut que le silence soit habité. Le silence doit être roi.

CJ : Tu dis que ta manière de travailler est "politique" ?

OT : Le discours politique dominant préfère ce qui rapporte de l’argent, traduit en un "chiffre d’affaires". En tant qu’artistes, nous avons le devoir de réfléchir à ce qui se passe dans notre société. Pourquoi sommes-nous obligés d’avoir un thème ? Pourquoi la narration doit-elle être structurée de telle ou telle manière ? Moi je revendique la "non-histoire" ou plutôt l’histoire, intérieure, qui se fabrique avec le public. Toi, comment tu vis ? Si j’ai ai une histoire,  vous pouvez en avoir une aussi. Je ne veux pas vous imposer ma vision. Je veux vous la faire partager. En tant qu’artistes, nous avons des subsides personnalisés qui sont là pour nous permettre de prendre du temps dans notre travail, faire en sorte que le rythme effréné de notre société s’arrête et s’assemble différemment. Nous avons l’occasion de prendre possession du temps d’une manière différente.

CJ : Ce mélange de théâtre et de musique, le brouillage et l’éclat de l’un par l’autre, d’où vient-il ? Au départ, tu es comédien. Quand est venue la musique ?

OT : J’étais comédien au Rideau il y a quelques années et je faisais de la musique sur le côté. Un jour je me suis rendu compte que ce qui me faisait fondamentalement bouger c’est la musique. J’ai l’impression que plus je suis proche de moi, plus ce sera inclassable. C’est une réalité. Il n’y a que trois "tiroirs" pour ranger les arts scéniques. Comment se fait-il que l’on arrive à ranger autant de projets dans si peu de tiroirs ? Cela me parait fou ! On devrait tout le temps être subjugué par la différence. J’ai envie de dire : " Comment est-il possible de ranger autant d’artistes dans si peu de tiroirs ? " Si ça passe pour les spectateurs, pourquoi est-ce que nos projets devraient être rangés dans une catégorie ? Moi je dis : " Ça passe ou ça ne passe pas. "