Crowdfunding : entre l'art et la communauté, qui veille sur qui ?

Europ Refresh II - Halles de Schaerbeek
Europ Refresh II - Halles de Schaerbeek - © Fabienne Cresens

Les 3, 4 et 5 octobre 2014, le financement participatif était à l’honneur à Europ Refresh II aux Halles de Schaerbeek. Qui a-t-on vu ? Qui a-t-on entendu ?

Deuxième édition de Europ Refresh, imaginé et conçu par les Halles de Schaerbeek en complicité avec la plateforme européenne Kisskissbankbank et le Carreau du Temple (fr), le salon du financement participatif à dimension internationale rassemblait, à Bruxelles puis à Paris, une quarantaine de projets, tous genres confondus.

À notre étonnement, un panorama créatif exigeant, sans pour autant renoncer à la réflexion critique et à la conscientisation de son environnement, faisant voisiner éducation, solidarité, art, design, spectacle vivant, (web)journalisme, photographie, gastronomie ou édition. Autant de fils conducteurs qui se ramifiaient, entraient en contact et faisaient des étincelles. Et d’" entrepreneurs culturels " enthousiastes d’un genre nouveau (?) dopés à la communauté et au partage, et convaincus que le crowdfunding (littéralement " financement par la foule ") est LE financement participatif d’aujourd’hui - même s’il existait déjà de manière informelle sous la forme de philanthropie familiale ou amicale – et une source de financement COMPLÉMENTAIRE (souvent modique entre 2000 et 8000 euros) qui ne doit pas suppléer à la subvention publique !

Pour les uns, c’était un encouragement et une belle opportunité d’être là. Pour les autres, un trac s’étirant tout un week-end avec en sus des palpitations cardiaques. Mais pour tous, il s’agissait non seulement d’obtenir un financement mais aussi de bâtir, autour de leur projet, une communauté active susceptible de le relayer (de nouveaux chargés presse/relations au public ?), avant même qu’il ne soit créé.

" C’est rencontrerdes personnes qui ne sont pas forcément dans le domaine du spectacle mais qui peuvent avoir un intérêt pour le sujet ou la culture. Ouvrir parce qu’il est de plus en plus difficile d’être financé pour le travail que l’on fait dans le secteur culturel. La culture, c’est un lien collectif. Nous pensons que le sujet le clitorisest un sujet d’intérêt général, d’hygiène publique. Il y a peu d’informations sur le clitoris qui est pourtant la racine de nos individualités. ", expliquaient Mélanie Rullier et Natalie Yalon, porteures du projet Anatomie d’un (h)éros. La durée du salon était le temps nécessaire de mettre au point une stratégie d’accompagnement à la mesure de la singularité de son projet, en aiguisant et reformulant ses argumentaires, y compris sur la plateforme Kisskissbankbank. Avec le risque peut-être de voir favoriser les projets uniquement bien marquetés.

Leur enthousiasme communicatif générait forcément l’empathie des visiteurs et, fait très rare, les sensibilisait au processus de création et à l’économie d’un projet. Comment résister aussi à ce qui nous manque tant :

Foamday/Julie Rouanne/Carole Massart/Mathilde Denison/L’institut Dingdingdong & Fishing Cactus, premier jeu vidéo/citoyen prenant pour sujet la maladie de Huntington sur fond d’univers onirique, décalé, Tahiti douche et surf ;

Street/Book/Caroline de Borchgrave, maison d’édition pour rêver l’art, les beaux textes et leurs beautés à la manière des mangas et les rendre accessibles à ceux qui s’en sentent exclus " La poésie nous remet en contact avec ce qui existe. Une vie dure, terriblement triste, peut retrouver tout son sens dans un instant de poésie. C’est une certitude que j’ai, non seulement pour l’avoir vécu et le voir vivre. Il faut que la poésie soit à des endroits inattendus. Je voudrais que l’on trouve L’art d’être heureux de Schopenhauer dans les pharmacies, qu’on se mette à le lire et qu’on oublie d’acheter de l’aspirine. " ;

Intérieur voix/Delphine Salkin/Isabelle Dumont/Pierre Sartenaer/Raymond Delepierre, autofiction théâtrale (et plus encore) " Je raconte ma propre histoire : la perte de ma voix pendant sept ans. Il y a l’histoire de ma voix – mes archives d’actrice, de voix malade et d’après - et l’histoire des voix les plus extraordinaires, les plus graves, les plus aiguës et la voix de tout à chacun qui la (le) définit. L’empreinte vocale, c’est l’empreinte identitaire. À notre époque si on n’a pas sa voix, c’est assez compliqué d’être silencieux." ;

Hornstrandir Memories, Heart of a Forgotten Land/Johanne Verbockhaven, projet multi-supports articulant trace, mémoire et déracinement d’Islandais contraints à l’exil pendant les seconde guerre mondiale et guerre froide ;

Médor/SCRL-FS, le magazine belge d’investigation/même pas peur ;

Tulitu/Ariane Herman/Dominique Janelle, librairie bruxelloise unique dans son genre (LGTB et Québec) ; EXTRA/Aurélie Romanacce/Pascaline Vallée, magazine numérique mobile européen ;

Antiheroes/Irene Ingardi/Kira Van den Ende, premier espace de discussion des échecs entrepreneuriaux et professionnels en collaboration avec l’Université de Liège ;

Jetlag/Cie Chaliwaté, projet de théâtre physique ne demandant qu’à décoller ;

Connected Walls/Sébastien Wielmans, projet transmédia politique et citoyen pour briser les murs physiques ;

Papier Machine/Bashibouzouk Asbl, revue biannuelle ayant le goût du mot choisi ;

Tall Tales/Collectif Malunés, spectacle de cirque/petit deviendra grand rêvant d’avoir son chapiteau ;

Belgium Underground/David Mennessier, première application multi-supports signant la fin du silence sur quarante ans de musiques underground be ou le plog/Thomas Hocedez/Jean-François Cauche/Lucie Planque, premier centre culturel bruxellois pour Geeks célébrant la culture de l’imaginaire. Pour ne citer qu’eux, parmi tant d’autres intéressants.

En arrière plan, Christophe Galent, directeur des Halles de Schaerbeek, soulignait le caractère stratégique et politique du salon : " C’est faire en sorte que tout ce qui commence à vivre dans la société notamment à travers les réseaux sociaux et les nouveaux modes de financements alternatifs soit un peu protégé, construisant ainsi de la démocratie plus directe. Pour y parvenir, il faut que les petites communautés qui sont actives autour des projets ou des types de modèles de financements et de société prennent conscience de leur nombre et puissance, et créent un réseau. KissKissbankbank, c’est 405 000 donateurs. C’est, à la fois, énorme et invisible. Le projet est politique, c’est rendre à chacun sa puissance d’initiative. Alors qu’on ne cesse de nous dire que la politique, c’est mieux gérer et donc restreindre, Europ Refresh II est un des moyens de faire prendre conscience aux gens qu’ils peuvent entreprendre. "

Il y a un autre élément intéressant à mettre en résonance avec les caractères " complémentaire " et " fédérateur " du financement participatif, déjà sus-évoqués. Les opérateurs et acteurs culturels sont de moins en moins rétifs aux modes de financements participatifs ; ils ont bien saisi leurs potentialités. En 2014, certains projets présents étaient notamment soutenus par Le Rideau de Bruxelles, le Point Culture, le Centre culturel Jacques Franck, etc.

Aujourd’hui, dans un contexte marqué par la crise et le désengagement (choisi) de l’état dans la culture en Europe - la Belgique ne faisant pas exception en matières fédérales, de 20 à 30% " d’économies " et communautaires (francophone et néerlandophone) (1) -, l’intelligente architecture de la sélection de Europ Refresh II génère bien des interrogations très actuelles, présentes dans les débats publics : Les nouveaux modes de financements de la culture : un élargissement ou un renoncement ? ou encore Quel sens y-a-t-il à parler d’industries créatives culturelles ? Miroir aux alouettes ou tâtonnements vers un nouveau modèle ?

Qu’incarne le crowdfunding, aujourd’hui ? Avec des porteurs de projets de plus en plus contraints, non pas à devancer les désirs de consommation (innover) mais à les satisfaire, accélère-t-il le passage d’une économie de l’offre à une économie de la demande ? Signe-t-il la dictature du nombre ? Va-t-on vers une culture communautariste ? Précipite-t-il le désengagement (voire total) de l’état en matière de culture ? Quid de l’avenir des projets qui ne trouvent pas " leur communauté " ? Ne courent-ils pas le risque de ne pas être soutenus par les pouvoirs publics ?

Le crowdfunding, sera-t-il un des critères à venir de la demande la subvention ? Comme c’est déjà le cas aux Pays-Bas. Les pouvoirs publics doivent-ils l’encadrer ? Symbolise-t-il une troisième révolution industrielle marquée par le " partage " et " la communauté " ? Consacre-t-il une culture démocratisée, accessible à tous ? Signifie-t-il la prise de pouvoir du citoyen sur celui qui décide ce qui fait culture ?

Crowdfunding : " terreurs " pour les uns, " espoirs " pour les autres. Mais, par une sorte de paradoxe, tous sont convaincus que c’est l’incertitude de son signe qui permet de renouveler le débat du financement de la culture et d’en faire une question politique. Pourquoi l’état doit-il financer la culture, aujourd’hui ?

 

 

Sylvia Botella

Prochain round : Table ronde participative Le Crowdfunding, une source de financement possible pour le documentaire ?, le 15 novembre 2014 à 14h à la Bellone.

 

(1) " Les organisations flamandes ont appris que leurs subsides seront réduits de 7,5 % à partir de 2015 et que des économies importantes seront également effectuées sur les infrastructures. De son côté, la Fédération Wallonie-Bruxelles a annoncé une coupe transversale de 1% sur les conventions et contrats-programmes, en sus de la pression déjà exercée sur le secteur culturel depuis plusieurs années (non-indexation des subsides, économies dans les budgets équipements, etc. (…) " in Lettre ouverte à nos élus politiques (qu’ils soient en charge de la culture ou non) par le Réseau des Arts à Bruxelles (RAB), Het Brussels Kunstenoverleg (BKO), La Concertation des Centres Culturels bruxellois (CCCB) et le Conseil bruxellois des Musées (CBM), 28 octobre 2014.

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