Cirque : le classique et le nouveau, dos à dos ?

Hopla 2016
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Hopla 2016 - © Eric Danhier

En perte de vitesse depuis 50 ans, le cirque dit "traditionnel" n’en reste pas moins un référent dans l’imaginaire collectif. Certaines compagnies contemporaines lui empruntent ses codes pour les détourner, d’autres s’en détachent explicitement. La tradition, elle, ne cherche pas la révolution — par définition.

Incontournable iceberg de nos imaginaires, le cirque classique, "à la bon-papa", ne laisse jamais les jeunes compagnies totalement indifférentes, qu’elles s’en inspirent ou qu’elles s’en exaspèrent. "En Europe et aux USA, ce cirque-là fait partie de l’inconscient collectif. C’est impossible de l’ignorer", estime Sophie Mandoux, voltigeuse et trapéziste de la compagnie Les P’tits Bras. Pour cette équipe belgo-française, auteur de deux réjouissants spectacles à l’esprit Belle-Époque, le choix est clair : "On veut rendre hommage au cirque traditionnel, parce qu’on adore tout ce qu’il nous a légué", détaille Sophie. Quels sont les ingrédients de cet héritage ? "On est fans des acrobates du début du XXe siècle qui n’avaient pas peur d’envoyer la technique à fond, avec la banane. On a une tendresse énorme vis-à-vis de ce passé, qui allie une haute technicité à un humour fédérateur, pour tous les publics. Bien sûr, cela n’a aucun sens de travailler comme il y a cent ans. De toute façon, on n’a plus le niveau technique d’alors ! On travaille en lien avec notre époque, avec notre propre mélange."

Le "nouveau cirque", dans les années 80, a clairement ouvert la piste, s’inspirant davantage de la danse et du théâtre. "Ce virage a été génial et nécessaire", estime Sophie Mandoux. "On a jeté toutes les vieilles images pour en dessiner de nouvelles. Mais le temps a fait son œuvre. Et je pense qu’aujourd’hui, ces univers redeviennent des sources d’inspiration." L’accès facilité aux archives, sur le Net notamment, sont des accélérateurs de processus. "On exploite à fond les sources, on regarde plein de photos, de vidéos. Pas tellement pour la technique, mais pour l’ambiance, l’intention".

Interroger la prouesse

Pour d’autres compagnies, plutôt que la citation ou la dérision, c’est par la mise à distance que l’iceberg de la tradition s’aborde. Ainsi de Julien Fournier, auteur du spectacle Reverso avec sa compagnie Habeas Corpus, qui s’intéresse davantage aux rivages originaux. "Je ne me suis jamais placé en opposition par rapport au cirque traditionnel, mais je m’en détache sans doute naturellement en interrogeant la notion de prouesse", explique-t-il. "La performance — au sens d’exploit — me semble extrêmement présente dans le cirque et dans l’imaginaire que les gens en ont. J’ai envie de questionner cette image d’un art lié à la performance, de voir si d’autres voies sont possibles. En peinture par exemple, une révolution a eu lieu lorsque Cézanne ou les Impressionnistes ont quitté l’imitation du réel pour aller vers l’émotion. Je vois qu’en cirque, il y a de plus en plus de formes originales, qui ne passent plus par la seule prouesse. J’y vois une évolution ou une transformation, plutôt qu’une opposition. Les autres arts arrivent à poser des questions, à s’emparer de sujets de société. Ce qui m’intéresse, c’est de sortir le cirque du divertissement, de la seule prouesse qui n’est pas tellement un endroit d’expressivité."

Et de son côté, comment évolue le cirque traditionnel ? Là aussi, la gamme des possibles est vaste. Mais par définition, il est explicitement basé sur le maintien d’une tradition, donc il ne cherche pas l’innovation. L’enfilade des numéros fige indubitablement le genre, même si les numéros eux-mêmes peuvent être novateurs – il est d’ailleurs courant que de jeunes artistes " contemporains " y soient engagés, créant des passerelles entre les deux mondes.

S’ils sont très différents, un socle rapproche immanquablement l’"ancien" et le "nouveau" : le travail des corps. "À partir du moment où tu as travaillé des mois entiers pour réussir tel triple salto, la sueur qui perle sur ton front a le même goût, que tu sois habillé en paillettes ou tout nu, éclairé par un stroboscope", conclut Sophie Mandoux. "Le travail du corps nous met tous dans le même sac. On a tous bossé de la même façon. La ligne d’arrivée dépend des ambitions artistiques de chacun, mais le point de départ est le même : des heures d’entraînements et l’envie indéboulonnable d’y arriver."

C!RQ en CAPITALE est le magazine de la vie circassienne à Bruxelles. Edité par l'Espace Catastrophe, il rend compte de l'actualité du cirque contemporain et plonge au cœur d’un ‘boom’ qui touche tous les secteurs : spectacles, stages, formations, projets sociaux...

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