Cirque et Musique : la (ré)partition

ESAC - "On n'y arrivera pas tout seuls"
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ESAC - "On n'y arrivera pas tout seuls" - © Marie-Françoise Plissart

Se croisant depuis longtemps sur scène, cirque et musique se lovent pour nous raconter sans cesse de nouvelles histoires. Leur rencontre nécessite de longues heures de travail et de dialogue : un aller-retour que nous expliquent trois compositeurs en quête permanente d’équilibre.

S’il est un mot qui unit les vocabulaires du cirque et de la musique, c’est bien "mouvement". Aussi, quand on évoque la rencontre entre les deux champs artistiques, on pourrait imaginer que le mouvement du circassien entraînerait celui du musicien, que le tracé pendulaire du trapèze ballant guiderait naturellement l’archet du violoniste ou battrait la mesure. C’est évidemment plus compliqué ! Et beaucoup plus nuancé, ainsi qu’on s’en rend compte lorsqu’on interroge les compositeurs face à la création circassienne.

Le circassien et le musicien s’accordent sur une chose : la notion de dialogue. Avec ses ambitions dramaturgiques sans cesse en développement, le cirque contemporain ne peut ignorer la puissance narrative de la musique. "Mettre en musique un numéro, c’est aussi le mettre en scène , affirme ainsi Christophe Morisset, metteur en scène et musicien, qui parle clairement d’interprétation musicale et de "partage du plateau , bien au-delà du simple accompagnement. "Quand tu écris de la musique", nous explique-t-il, "tu abordes son interprétation comme si elle était un personnage. Il y a la présence scénique, corporelle du circassien et du musicien, la musique constitue une autre part de cette présence. J’aime parler de prise de parole musicale."

Live ou enregistrée ? La manière dont la musique sera amenée sur le plateau est souvent l’une des premières questions. "On ne produit pas la même musique selon les deux contextes", poursuit Christophe. "Je suis avant tout tromboniste. Avec mes cuivres, je suis plus limité que d’autres musiciens et la musique que je peux produire sur scène est davantage monophonique et en quelque sorte plus contraignante. Sur scène, ma façon de faire de la musique est ‘performatique’, c’est-à-dire que ma présence physique est importante dans la composition. Quand j’enregistre par contre, le filtre de l’instrument est absent. Je joue avec plusieurs pistes, plusieurs sons." Aux desiderata artistiques, s’ajoutent aussi les détails pratiques et budgétaires. Avoir un ou des musiciens sur scène a un coût. Mais limiter leur présence ou la supprimer a tout autant de poids sur la facture que sur… la partition.

En février dernier, "On n'y arrivera pas tout seuls", dirigé par Christophe Morisset, orchestrait la réjouissante rencontre entre le collectif des étudiants de 2e année de l'ESAC, et des étudiants du Conservatoire de Liège. À revoir le 18 mai au Théâtre de Liège.

Les notes qui racontent

Composer, c’est aussi écrire une histoire. En cas de musique exécutée en direct, la discussion scénique se construit par un langage spécifique qui unit le circassien et le musicien, que l’on pourrait résumer sous le terme de dramaturgie. "La question est de savoir qui détient le temps. Une figure a sa propre vitesse, la musique peut s’y plier. Ou alors la musique impose son rythme et sa narration. Et cela peut s’inverser en cours de spectacle", note Christophe. Alterner l’harmonie et le contretemps fait d’ailleurs partie des procédés dramaturgiques les plus efficaces. L’unisson est même plutôt rare, car rapidement monotone.

Rencontre, dialogue, échange, improvisation servent de bases de travail, les méthodes varient du tout au tout selon les spectacles et les artistes. "Pour écrire et composer, j’ai besoin de voir", explique pour sa part Simon Thierrée, violoniste et compositeur pour la scène, qui aime se dire "au service du circassien". "Parfois c’est limpide dès les premières explications. Mais j’aime venir aux répétitions avec mon violon pour essayer de dialoguer. Pour essayer de déjà trouver une couleur, une rythmique. Mais ça dépend beaucoup de la personnalité de l’artiste."

Jongleur, acrobate, mais aussi musicien inspiré, Mark Dehoux est compositeur des bandes-son de ses propres spectacles, notamment pour son duo de jonglerie "Mark et Benji". Quand il travaille pour d'autres, c'est in situ qu'il aime démarrer la partition. " Je viens une première fois juste regarder ce qui se travaille sur scène, voir les énergies en présence", explique Mark. "Je viens une deuxième fois avec plein d’instruments et je me mets dans mon coin, parfois dans une pièce à part, pour chercher et ensuite proposer des textures, des ébauches. Ensuite je travaille chez moi et j’invite d’autres instrumentistes pour enregistrer la bande-son."

Tout ne fait pas farine au moulin à musique. Simon Thierrée admet ainsi que certaines disciplines et agrès l’inspirent peu. "D’un point de vue technique, je n’aime pas les disciplines qui impose des rythmes lents. J’ai toujours eu du mal à travailler avec du trapèze ballant ou la corde volante. J’adore l’acrobatie par contre !" Le jeu des corps, le risque tendu et visible écrivent pour lui la partition. Et l’imprévu doit se prévoir également. "Un jongleur peut faire tomber l’un de ses objets qu’il doit alors ramasser. On doit en tenir compte. Il faut lui créer un espace pour pouvoir se reprendre. Un orchestre de cirque en live va pouvoir regarder le numéro et aider l’artiste. La bande-son enregistrée doit créer cet espace pour que l’artiste puisse travailler."

Composer pour le cirque se base donc sur un dialogue... en mouvement. Il s’élabore par essai-erreur. Dans ce duo, le musicien vient avec un savoir et une expérience. S’il conçoit son rôle au-delà de l’accompagnement, il vient toutefois se mettre au service d’un propos. Un équilibre délicat mais, une fois trouvé, terriblement efficace.

C!RQ en CAPITALE est le magazine de la vie circassienne à Bruxelles. Edité par l'Espace Catastrophe, il rend compte de l'actualité du cirque contemporain et plonge au cœur d’un ‘boom’ qui touche tous les secteurs : spectacles, stages, formations, projets sociaux...

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