" Chroma " d'Alessandro Sciarroni ou la grâce du tournis ***

Chroma de et par Alessandro Sciarroni
2 images
Chroma de et par Alessandro Sciarroni - © A. Sciarroni

Le performeur/chorégraphe italien Alessandro Sciarroni n’est pas un inconnu en Belgique puisqu’il s’est déjà produit 2 fois au Kunstenfestivaldesarts (KFDA) dans un cycle qui essayait de relocaliser sur scène des pratiques populaires, comme les danses tyroliennes dans " Folk-s " (2014) et, moins connu, le goalball, pratiqué par des déficients visuels dans "Aurora" (2016).C’était aux… Halles de Schaerbeek, qui l’invitent, hors KFDA, pour "Chroma" volet d un nouveau cycle, " Turning project ", consacré, en principe aux " migrant bodies " .

A Marseille, au centre d’art Montévidéo nous avons pu voir une version purement performative, dépouillée, passionnante, de ce solo tournoyant sans ses " habits de couleurs " qui ajoutent une dimension esthétique à l’œuvre et que vous verrez aux Halles.Alessandro Sciarroni nous a détaillé ses intentions et son rapport au public dans l’interview qui suit. Mais d’abord que voit-on ?

"Don’t be frightened of turning the page" (version épurée de " Chroma ") :***

Techniquement, les pas et la performance physique sont les mêmes dans les 2 versions : Alessandro pénètre seul et très lentement sur une piste carrée entre 4 rangées de spectateurs qui le scrutent. Tenue sportives légère, fausse nonchalance, concentration il se rapproche du centre. Peu à peu la déambulation se transforme en tournis léger, où les bras servent de balancier à une performance en constante accélération, de plus en plus frénétique et hyper contrôlée, comme un boléro… sans Ravel,  d’une quarantaine de minutes. De loin, cela ressemble à une performance de derviche tourneur,  à part que, spirituellement et même techniquement, dans sa conception ça n’a rien à voir. Comme il l’explique plus loin le concept part du " mouvement " migratoire (humain et animal) et la réalisation d’une recherche personnelle qu’Alessandro Sciarroni poursuit depuis 2007. Comme spectateur, on peut s’attacher à la performance purement physique, déjà impressionnante. Mais passé cette attention de premier degré on distingue sous le rythme et la technique impeccables des petits signes des mains, des doigts et des débuts de narration qui renvoient, discrètement, à notre monde et à son histoire, parfois politique. On peut ne pas les voir et avec les lumières de " Chroma ", rester dans la séduction extérieure. Pourquoi pas ? Le public est toujours libre de repérer, ou pas, des intentions cachées ou de projeter ses émotions ou interprétations sur la performance, minimaliste, certes, mais  riche de sa rigueur.

 

Un " tournis " éclairé par son auteur, Alessandro Sciarroni(AS)

CJ : D’où est né le projet ?

AS : Mon envie initiale était de m’intéresser de plus près à la migration, aussi bien animale qu’humaine. Par exemple, je suis allé au Canada observer les déplacements des saumons qui voyagent dans diverses eaux avant de revenir mourir sur leur lieu de naissance. J’ai expérimenté leurs mouvements en huis-clos, de manière solitaire. Sur le thème de la circularité du mouvement  je n’ai pas consulté des praticiens connus comme les soufis. J’ai préféré expérimenter sur moi-même : un travail de longue haleine avec des défis difficiles à relever, physiques notamment. Heureusement, j’ai fini par trouver ma singularité.

CJ : La danse/performance a un sens politique pour vous ?

AS : Ca ne se verra pas mais ma réflexion initiale part des mouvements d’immigration humaine. Dans le spectacle il y a des allusions au fascisme, une partie de notre histoire. Dans un sens politique plus large, j’aime faire référence à des artistes des années 60 comme le body art, la performance. Le travail corporel y est radical et violent, parfois choquant. Cela a constitué une partie importante de ma formation.

CJ : Quel est votre rapport au public ?

AS : Vu la vitesse de mon corps dans l’espace je ne vois plus le public mais je pense à beaucoup de choses y compris intimes  ce qui me fait sourire. Quant aux spectateurs, ils partagent parfois des pensées ou des ressentis qui se rapprochent de ceux que nous avions imaginés aux mêmes moments du spectacle. Néanmoins, mon travail se réfère sans arrêt à notre histoire dans ce qu’elle a de plus ancien et d’énergétique. Certains mouvements sont purement plastiques mais il y a parfois des postures narratives. Certains gestes connus peuvent venir, tels que le salut martial, fasciste ou à l’opposé  de simples gestes en discothèque. Mais le public ne doit pas en être sûr. Je préfère qu’il reste dans le doute.

CJ : Vous jouez volontairement sur plusieurs sens ?

AS :Il y a plusieurs niveaux dramaturgiques qui  ne sont pas tous accessibles. J’aime maintenir un certain " mystère " pour le public. J’aime que la lecture reste ouverte à de multiples interprétations. Les mouvements sur lesquels je travaille me rappellent comment bouge le monde. Lorsque l’on est enfant, certains mouvements semblent mystérieux. On cherche le pourquoi du comment. J’aime varier les mystères chaque soir. La danse qui m’intéresse est celle qui trouve son énergie dans la terre et son mystère inaccessible à la raison.

" Chroma " d’Alessandro Sciarroni aux Halles de Schaerbeek du 31 janvier au 3 février.  

Info : www.halles.be

Christian Jade (RTBF.be)