Christophe Slagmuylder: Kunstenfestivaldesarts 16: "Beau bilan des artistes Wallonie-Bruxelles!"

Christophe Slagmuylder
Christophe Slagmuylder - © Bea Borgers

Le Kunstenfestivaldesarts s’est terminé le 28 mai 2016. L’occasion de rencontrer son directeur, Christophe Slagmuylder. Bilans avec un plaisir non dissimulé.

 

Sylvia Botella: Le Kunstenfestivaldesarts s’est terminé le 28 mai dernier. L’édition 2016 est une réussite… plus de 26 500 billets vendus avec un taux de remplissage de 95%,  alors que le festival ne cède ni à l’exigence ni à l’audace. Comment expliquez-vous ce succès?

Christophe Slagmuylder: Le Kunstenfestivaldesarts a toujours été important à Bruxelles et internationalement. Mais j’ai le sentiment qu’il est de plus en plus pertinent, au fil des années. Il est devenu un rendez-vous à ne pas manquer non seulement pour les professionnels mais aussi pour les personnes qui aiment le spectacle vivant. Il est un des baromètres de la création artistique.

J’ai l’impression que de nouveaux publics le traversent. Certes, les chiffres sont importants pour la presse et les pouvoirs publics car c’est la seule manière d’évaluer un projet. Mais il est important de s’attacher à la diversité, aussi. À l’instar des amateurs, des professionnels et des artistes, de plus en plus de jeunes viennent au festival. Ils le régénèrent.

Nous proposons de plus en plus de manifestations connexes: des débats, rencontres, journées d’étude, etc. Elles génèrent d’autres types de publics. Il ne faut pas oublier non plus les fêtes, les expositions et les projets dans l’espace public tels que Mais dans les lieux du péril croît aussi ce qui sauve de Léa Drouet ou Vorrei tanto tornare a casa ancora una volta d’Anna Rispoli. Le Kunstenfestivaldesarts devient un espace de plus en plus fluide, poreux et inclusif, mais toujours exigeant. L’exigence est notre devise, c’est elle qui guide nos choix et ligne artistique. Il y aussi l’audace, celle qui fait en sorte que les artistes aient l’espace nécessaire pour faire, ici, ce qu’ils n’osent pas faire ailleurs. Il nous importe que le festival soit cet endroit, ouvert et accueillant, résolument tourné vers la ville. Il me semble que cette année, le festival était incroyablement vivant! Souvent à notre détriment - moi et mon équipe - car il nous a débordés (rires).

Le rapport à la disparition et à ses passages à vide était très prégnant dans les diverses créations proposées. Une disparition souvent radicale : la disparition d’un monde, la disparition d’un être, la disparition d’un art, etc. Pourtant les images étaient moins sombres qu’elles pouvaient le paraître. Au contraire, elles étaient davantage inscrites dans la quête de la blancheur selon la formule empruntée à Herman Melville, voire "une tentative encore de vivre en se délestant de l’effort de vivre" selon David Le Breton. C’était le sommeil pour Apichatpong Weerasethakul, la fête pour Miet Warlop, la copie pour Takao Kawaguchi, la disparition de son plein gré pour Richard Maxwell, le storytelling pour Fabrizio Terranova, l’artifice du théâtre pour Milo Rau, le regard-caméra pour Amir Reza Koohestani, le fantasme pour Salvatore Calcagno, etc.

Nous essayons toujours d’anticiper. Et cette année, peut-être plus encore. En amont, il y avait l’idée de Philippe Quesne: la grotte et ses vies souterraines; ce lieu protégé mais relié à l’extérieur et à la lumière. Mais après, il y a tout ce qui nous échappe, y compris aux artistes: les dialogues, les circulations et les interactions inattendues. Beaucoup de spectateurs étaient très intéressés par l’espèce de cohérence du programme qui se dégageait in fine. Des lectures étaient, en effet, possibles d’un projet à un autre.

Finalement, malgré le côté sombre de la thématique, s’est imposé très vite le besoin d’ouverture, de l’infini et des espaces de projection qui ne sont pas ceux où nous sommes. Même si j’avais déjà vu la pièce The evening de Richard Maxwell, le fait de la revoir au Kunstenfestivaldesarts, a fait jaillir d’autres significations telle que la disparition et, sa fusion avec le paysage et la blancheur de l’image finale.

Fever Room d’Apichatpong Weerasethakul nous a entraînés dans les zones de l’inconscient et de la projection, insoupçonnées, qui nous protègent.

J’ai été surpris par l’importance de la musique live dans beaucoup de spectacles. Voir comment elle les innervait, était surprenant. Ainsi, la soirée d’ouverture du programme Welcome to Caveland avec l’ensemble de musique contemporain Ictus était un presque objet d’art.

About Kazuo Ohno de Takao Kawaguchi est un de mes spectacles préférés. La copie est une autre stratégie pour disparaître en devenant l’autre, en s’appropriant un autre corps, une autre identité, en la faisant sienne tout en restant soi-même. Ou comment trouver une sorte d’épanouissement en s’incarnant dans une autre personnalité.  

La plupart des spectacles n’étaient pas joyeux, mais pas forcément négatifs. Ils n’étaient pas dans le déni. J’ai toujours du mal avec les formes qui s’arrêtent sur le constat des difficultés dans notre relation au réel. Je préfère les formes qui proposent des visions qui les transforme ou qui, du moins, essaient de les mettre en perspective ou en mouvement, comme dans Fruit of Labor de Miet Warlop.

Je suis très content du travail accompli par certains artistes présents au Kunstenfestivaldesarts. Ils ne se sont pas contentés de rester à l’endroit où ils sont. Ils ont travaillé sans relâche sur des formes étonnantes. Même si j’ai des questions, j’ai été fasciné par la forme de Meyoucycle d’Eleanor Bauer. Pareil, pour Natten de Mårten Spångberg, qui est très généreux dans ses durée et usage des matériaux.

En réalité, je suis très sensible au fait qu’un artiste ne se contente pas de faire seulement son métier, mais de chercher et d’affiner aussi. Les petites déceptions que j’ai eues, sont souvent dues au manque de travail. C’est dommage.

Vous avez programmé notamment des artistes de Wallonie-Bruxelles tels que Thierry De Mey, Léa Drouet, Salvatore Calcagno, Thomas Hauert et Gwendoline Robin. De quoi est fait leur geste? Quelle est leur singularité?

Bien évidemment, nous évoquons des individus et des personnalités artistiques extrêmement différentes. Mes choix sont motivés. Au Kustenfestivaldesarts et à l’instar d’artistes très contemporains ou moins expérimentés, nous aimons avoir des figures tutélaires telles que William Forsythe ou Romeo Castellucci. Et à mon sens, Thierry De Mey en est une dans la danse en Belgique, il a été très proche d’une génération importante de chorégraphes qui a émergé dans les années 1980-1990. Il était présent à la première édition du Kunstenfestivaldesarts et il n’était plus revenu depuis. Cela faisait longtemps qu’il nourrissait le projet de créer une sorte de symbiose entre le geste musical et le geste chorégraphique. J’ai immédiatement pensé que Simplexity devait être présenté au Kunstenfestivaldesarts.

À la différence de Thierry De Mey, Léa Drouet et Salvatore Calcagno sont des jeunes artistes au parcours récent. Ici, nous donnons un coup de projecteur sur leur travail et nous encourageons son développement. Je trouve que Léa Drouet est très singulière. Je suis très sensible au dialogue que nous construisons ensemble depuis 2015. C’est vrai, ce sont toujours des projets spécifiques au budget dérisoire (sourire). Mais en 2018, ce sera différent. Nous présenterons un projet avec UN budget. Ce que j’aime chez Léa Drouet, particulièrement cette année, c’est sa manière d’avoir su, très vite et très simplement, répondre à notre commande: réaliser une performance au skatepark des Ursulines. Dommage qu’elle n’ait pas pu accrocher plus haut la phrase du poète allemand Hördelin qui dit en substance: "Mais dans les lieux du péril croît ce qui sauve". Elle n’a pas reçu l’autorisation. Beaucoup de personnes ne l’ont pas vue, tellement il y avait de monde. Elle s’est entretenue avec beaucoup de personnes qui fréquentaient le skatepark avant de faire son projet. J’aime la qualité de son engagement.

Salvatore Calcagno a un univers plus personnel qui a déjà des grandes qualités d’écriture scénique et dramaturgique: une sensibilité au corps, au mouvement, à la musique et à la voix. Ces deux premières créations La Vecchia Vacca et Le garçon à la piscine étaient très théâtrales. Il y avait des voix et des rythmes. On sait combien le Kunstenfestivaldesarts peut être porteur de danger pour les artistes très jeunes. Ils sont très exposés. Ils subissent beaucoup de pression. Parfois, beaucoup ont la tentation de faire un grand projet qui les éloigne de ce qu’ils sont et créent. C’est pour cette raison que j’ai demandé à Salvatore Calcagno d’aller vers une sensibilité physique et chorégraphique, et de créer un spectacle très simple sans texte parlé, avec un danseur et une chanteuse lyrique. Je suis très satisfait de ce qu’il a réussi à accomplir malgré un processus de création, compliqué. Même si l’objet scénique est sophistiqué, il est simple. L’histoire de Io sono Rocco est très belle. Il faut prendre garde aux avis trop tranchés qui peuvent être émis au Kunstenfestivaldesarts, cela peut être très violent pour un jeune artiste et pas forcément très constructif. Je suis très content de la création de Salvatore Calcagno.

J’ai trouvé la pièce Inaudible de Thomas Hauert, magnifique. Elle est très singulière dans son rapport au corps et à la construction chorégraphique inversée, mais aussi très jubilatoire et accessible. Il est possible d’y déceler une dimension politique, dans sa manière de donner à voir un monde très Disneyland qui dévore tout sur son passage.

Certains espaces induisent d’autres manières de les occuper et d’autres relations à l’autre. La grotte aménagée dans la chapelle des Brigittines dans le cadre de Welcome to Caveland, était de ceux-là. Gwendoline Robin l’a très bien compris en y créant la performance Cratère n°6899. Elle est magnifique et intéressante. Le vers de Dante "Revoir les étoiles à travers la ronde ouverture de la grotte" a résonné étrangement dans la grotte. Gwendoline Robin a fait une ronde d’ouverture qui était presque comme un miroir tendu, nous donnant à voir un monde plus grand, hors de la grotte. Je trouve que c’est un beau bilan de la Fédération Wallonie-Bruxelles!

J’ai le sentiment que le Kunstenfestivaldesarts devient de plus en plus festif et de plus en plus borderline dans ces choix artistiques: Stephen O’Malley, Mara Oscar Cassiani, Léa Drouet, Maria Hassabi, etc. Est-ce que c’est votre manière de tenter de faire vivre encore le festival en le délestant de ce qu’il pourrait devenir: "mythique"?

Oui. Et personnellement, j’ai besoin de ce côté borderline afin de ne pas me sentir enfermé dans un monde de plus en plus formaté. Le festival doit être poreux. J’ai découvert le travail de Stephen O’Malley dans un festival de musique à Berlin. Et je l’ai immédiatement trouvé d’une force incroyable. Je l’ai vu comme une sculpture sonore remplissant l’espace. Nous vivons dans un monde de niches. Ces propositions-là sont toujours montrées dans des circuits de musique contemporaines alternatifs, avec un public dédié, etc. J’avais envie de déplacer la musique  de Stephen O’Malley et de la présenter comme un objet d’art dans la chapelle des Brigittines, telle un écrin. Nous sommes tellement inscrits dans des schémas. Je rêverais de réunir plusieurs niches ensemble au Kunstenfestivaldesarts.

Vous êtes en pleine préparation de la prochaine édition du festival. Quel est votre état d’esprit?

Je me sens inspiré. Et dans le même temps, je me dis que je n’aurais pas dû faire déjà certains choix pour la prochaine édition. Car l’édition 2016 a ouvert d’autres fenêtres. Je suis aussi très prudent pour des raisons financières. L’avenir du Kunstenfestivaldesarts est, en effet, suspendu aux décisions qui seront prises par la Communauté flamande, pour les cinq années à venir. Dans le meilleur des cas, le montant de nos subsides sera reconduit. Mais je crains le contraire. Car à mon sens, le ministre ne pourra pas ne pas financer les structures qui ont reçu un avis négatif. Et il faudra bien trouver l’argent.

Je me questionne aussi beaucoup. Les spectateurs ont adoré le choix d’une thématique mais doit-on aller dans cette direction-là? Ou bien doit-on le faire incidemment en enfreignant les règles, en invitant des artistes à la périphérie du festival?

Beaucoup de spectateurs qui ne connaissaient pas le cinéma d’Apichatpong Weerasethakul, l’ont découvert avec joie. Lui-même était triste de partir. Fever Room a fait l’objet d’un bouche-à-oreille extraordinaire. Nous avons dû ajouter des séances supplémentaires. Le fait qu’il y ait eu une rétrospective de ses films Memorandum au Cinéma Les Galeries et la projection de son film Tropical Malady dans la forêt de Soignies, a sans doute beaucoup aidé. Mais je ne voudrais pas me livrer pour autant au portrait d’un artiste comme le fait le Festival d’Automne à Paris.

Mon mood: j’ai envie de prendre le temps nécessaire. Bruxelles change. Par exemple, le Théâtre National et Charleroi Danses ont des nouvelles directions. Il est important d’en prendre le pouls. Car le Festival collabore avec beaucoup de lieux-partenaires. Des nouvelles directions impliquent des nouvelles relations. Mais je demeure positif. Nous discutons également beaucoup avec le Wiels pour renforcer nos liens à venir. Peut-être sortirons-nous davantage du centre ville? J’ai adoré le fait que le centre du Kunstenfestivaldesarts soit aux Brigittines. J’y ai observé les champs des possibles. La soirée d’ouverture était extraordinaire, le monde débordait partout. Ce geste-là est précieux pour la ville.

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 31 mai à Bruxelles