Cendrillon de J.Pommerat:chef d'oeuvre.

Critique:****

Sandra, une petite fille comme tout le monde? Oui et non. Mais c'est vrai qu'avant de devenir Cendrillon, elle devra résoudre un problème majeur pas féérique du tout: comment devenir elle-même et se délivrer de la fidélité à une mère morte, dont elle interprète mal les derniers mots. La très belle scène entre mère et fille qui débute et conclut le spectacle est son fil conducteur.

Cendrillon n'est pas une "petite sainte" entourée d'animaux bienveillants  mais une sale gamine au langage impertinent ...qui nous fait rire autant qu'elle nous émeut. Émouvante car Joël Pommerat nous la montre un peu "maso", face à ses garces de belles sœurs. Comme si elle voulait se punir, à coups de tâches domestiques, de ne pas être assez fidèle à sa mère morte avec laquelle elle feint de communiquer par téléphone portable (dans le conte de Grimm elle va prier plusieurs fois par jour... sur sa tombe). Deborah Rouach l'incarne à merveille, avec un mélange de gouaille, de rouerie  et de sérieux qui nous rendent ce personnage "féérique" très vraisemblable, avec une curieuse part de mystère.


La belle -mère est bien une méchante mégère  et hurle ses colères, mais surtout...elle devient la vraie "rivale" de ses filles et de sa belle-fille, Cendrillon, auprès du Prince,  un petit malheureux, lui aussi rongé par la perte de sa mère. (Très drôle c'est lui qui offre sa chaussure à Cendrillon pour qu'elle puisse le retrouver!). Dans ce rôle ambigu de belle-mère et rivale, Catherine Mestoussis éclate de vérité et contrôle parfaitement le rôle quasi hystérique qui  lui est attribué. Et  la fée (délicieuse Noémie Carcaud) est drôle et cocasse car pas  toute puissante: elle aussi a des failles humaines qui font se marrer toute la salle, grands et petits. Une fée copine , quoi! Et un père "charmant" de Sandra/ Cendrillon,  Alfredo Canavate: il joue aussi le père du Prince, en finesse discrète.


Derrière cette réussite des interprètes, il y a le texte,  contemporain aux dialogues alertes  de Joël Pommerat, avec une récitante en off qui nous cadre l'histoire dans une ambiance de rêve éveillé. Il y a aussi cette manière unique de Pommerat de jouer sur une lumière minimaliste, installant le songe et la féérie en douceur, pour mieux nous plonger dans les vérités inconscientes. Ni animaux bienveillants,  ni citrouille/carrosse, ni palais endimanché. Une seule métamorphose: la chaussure de verre devient une maison de verre où se heurtent des oiseaux perdus. Un vrai cauchemar ou un conte initiatique qu'enfants ou adultes peuvent vivre à leur niveau d'angoisse ou d'émerveillement. La plus belle réussite de Pommerat dans le domaine du conte pour enfants/adultes. Une intelligence sensible au service de nos rêves, sans leçon de morale: du grand art.


Cendrillon, d'après Grimm et Perrault,de Joël Pommerat au  Théâtre National jusqu'au 29 octobre.

Infos:http://www.theatrenational.be/

Christian Jade(RTBF.be)