"Burning" et "Strach" enflammeront Avignon

Strach A Fear Song - par le Théâtre d'1 jour @ FESTIVAL UP! [édition 2018]
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Strach A Fear Song - par le Théâtre d'1 jour @ FESTIVAL UP! [édition 2018] - © circusögraphy

Joli coup double pour le cirque francophone belge et les Doms cet été au Festival d’Avignon.

Les spectacles Burning, porté par Julien Fournier et la voix de Laurence Vielle et Strach, a fear song, créé sous chapiteau par le Théâtre d’1 Jour, se joueront tous deux sur l’île Piot, dans le cadre d’"Occitanie fait son cirque en Avignon", ce programme "off" qui constitue chaque année l’incontournable rendez-vous cirque des festivaliers. Depuis 2009, le Théâtre des Doms, "pôle sud" de la création belge francophone, y soutient la participation d’une compagnie de notre communauté. Cette année, l’opération verra donc double !

"C’est une année exceptionnelle pour le cirque en Fédération Wallonie-Bruxelles, particulièrement avec le Focus Circus, et c’est dans ce cadre que nous proposons ce doublé", explique Alain Cofino Gomez, directeur du Théâtre des Doms. " Les deux spectacles sont très différents, Burning creusant le textuel et le documentaire, un terrain un petit peu inédit en art circassien, et Strach travaillant sur l’onirique, l’équilibre et le chant. Deux formes spectaculaires très fortes, deux propositions entières et peut-être complémentaires. En tous cas, de quoi, je l’espère, répondre à la fabuleuse énergie du monde du cirque francophone belge et en donner à goûter, hors des frontières du royaume, deux gouttes flamboyantes issues d’une source qui semble devenir torrent. "

Burning

la critique de Catherine Makereel

L’annonce d’un diagnostic n’est-elle pas déjà l’amorce d’une guérison ? Sans jouer les apprentis médecins, Julien Fournier élabore tout de même quelques planches médicinales, matérialisant dans Burning un monde du travail malade. A partir de témoignages récoltés par Laurence Vieille sur le burn-out, le circassien transforme cette souffrance professionnelle en matériau combustible, dans tous les sens du terme. Dans un coin de la scène, la poétesse belge scande des données, des questionnaires, des récits de vies compressées, vidées, parties en fumée, tandis que, sur un plateau de plus en plus incliné, l’acrobate lutte pour conserver son équilibre tout en s’épuisant à des tâches répétitives et avilissantes.

Mettre ses chaussures tout en gardant le rythme sur un tapis de course lancé à toute allure, ordonner des caisses vouées à l’effondrement, jouer de son corps pour illustrer les camemberts statistiques sur le nombre de Belges en épuisement professionnel : Julien Fournier concrétise en mouvement l’écroulement physique et moral d’une bonne partie de notre population. Le danger eût été de poétiser ces histoires de stress et d’anxiété mais les mots et la voix de Laurence Vieille ont cette texture mécanique, implacable, qui jamais n’enjolive les calvaires bien réels. Quant à la création vidéo de Yannick Jacquet, elle rythme, souligne, embrase cet univers où l’homme n’est plus que machine ou marchandise. En symbiose avec un décor hyper malin, où de simples caisses en cartons deviennent de véritables mégalopoles effervescentes, la vidéo vient enflammer un peu plus ce tableau d’un monde du travail intraitable.

Héritier de Feria Musica, pour qui il joua jadis, Julien Fournier en a gardé le goût des scénographies mobiles, des décors conçus comme des contraintes formidables. Dans Burning, c’est le plateau mouvant, s’inclinant à des degrés critiques, qui fait s’effondrer notre système obsédé par le rendement. Sorte de bûcher moderne pour les sacrifiés du grand capital, le burn-out se traduit par une "consumation par excès d’investissement" mais Julien Fournier ne s’y brûle pas les ailes. Au contraire, tel le phénix, le spectacle renaît à la fin de son petit tas de cendres fumantes, ouvrant sur un horizon dégagé, libéré, où la vie ne se résume pas qu’au travail mais trouve son salut dans la pensée, la tendresse, les livres ou le silence.

Burning est un spectacle de Habeas Corpus Compagnie

Strach

la critique de Laurent Ancion

On entre à pas de loups dans le petit chapiteau du Théâtre d’1 jour, on se répartit au hasard des bancs de bois qui entourent la minuscule piste, visages déjà tendus vers l’inattendu. On papote, les coudes se touchent, on se serre. La magie de l’instant a déjà opéré. Les lustres anciens s’éteignent, le noir se fait. A-t-on fermé les yeux ? Est-on tombé de l’autre côté des songes ? Strach, a fear song va nous emmener dans une nuit où tout est possible : une nuit en corps et en musique qui ne nous laissera pas repartir tels que nous étions arrivés.

En clair-obscur, à la belle lueur d’une bougie, s’esquisse le visage d’une femme (Airelle Caen) à la voix d’enfant qui raconte les peurs de la nuit et la force de les vaincre – la force du "cowboy rouge", qui vaut bien celle de la Diotime de Bauchau. Une voix bientôt rejointe par celle de la soprano Julie Calbete, invitation au voyage, sans retour, pour l’émotion à fleur de peau, soutenue par le piano de Jean-Louis Cortès, en bord de piste. Ombre et lumière, nuit et voix d’ange : tout est déjà là pour nous harponner au cœur.

Et le cirque ? Le voici, sans délai. Denis Dulon et Guillaume Sendron viennent former le triangle avec Airelle Caen, voltigeuse du trio. Leur main-à-main (forgé notamment au sein de la compagnie XY) frappe l’esprit, vissé comme une image venue des forêts, sur la surface d’une souche. Bientôt le trio quitte ce cercle magique pour nous toucher ou presque. Un simple masque porté au sommet du crâne et voici les deux acrobates masculins mués en loups qui envahissent l’arène, chargeant la dormeuse, rageant, flairant les premiers rangs. Si l’image secoue (de rire ou de frayeur ; le spectacle n’est pas conseillé avant 14 ans d’ailleurs), toute la grâce de Strach est de varier tension et douceur, créant une connivence intense. Une vibration collective, bouleversante, lorsque la soprano elle-même se glisse dans les mouvements, et qui culmine avec l’invitation faite à plusieurs spectateurs de se glisser dans le bal, de participer au main-à-main, comme un rituel oublié. On rit, on frémit, on vit : le cirque nous réunit.

Le metteur en scène et auteur Patrick Masset, passionné par le mélange des genres, rêvait depuis longtemps de la rencontre du cirque et de l’art lyrique. Déjà esquissée dans L’enfant qui (2008) entre une musicienne et un porteur, l’intuition remonte en fait à la fin des années 90, lors du travail avec la compagnie Vent d’Autan. " J’ai mis 20 ans pour trouver l’équipe ", sourit le metteur en scène. Personne ne lui reprochera sa ténacité.

En pratique et si vous passez par Avignon cet été

Pour aller voir le spectacle Burning 

Pour aller voir le spectacle Strach

Du 9 au 21 juillet sur le site de l'Île Piot à Avignon dans le cadre de Occitanie fait son cirque en Avignon

C!RQ en CAPITALE est le magazine de la vie circassienne à Bruxelles. Edité par l'Espace Catastrophe, il rend compte de l'actualité du cirque contemporain et plonge au cœur d’un ‘boom’ qui touche tous les secteurs : spectacles, stages, formations, projets sociaux...

Le n°15 vient de sortir, il est disponible gratuitement dans différents lieux à Bruxelles, et en ligne ici.