"Britannicus" de Racine monté façon "House of cards" à la Comédie-Française

La Comédie-Française donne jusqu'au 23 juillet un "Britannicus" très actuel, dont les intrigues politiques n'ont rien à envier aux séries télévisées d'aujourd'hui, selon son metteur en scène Stéphane Braunschweig.

"Quand on lit Britannicus, au début, on se dit: qu'est-ce que c'est que cette histoire en toges? Et puis très vite, on comprend que ça parle des coulisses du pouvoir, des stratégies de communication: est-ce qu'un empereur ou un président doit plaire à l'opinion publique ou se faire craindre ? Ce sont des questions qui sont vraiment celles du pouvoir encore aujourd'hui", explique-t-il.

Lorsque les comédiens lui ont demandé ce qu'ils devaient lire pour préparer la pièce, il leur a plutôt conseillé "de regarder House of Cards ou Borgen".

Une grande salle de réunion, des portes derrière lesquelles se manigancent de sombres desseins, des comédiens en costumes sombres comme à la Maison Blanche: le cadre froid est celui d'un lieu de commandement aujourd'hui.

"Stéphane Braunschweig voulait le décor d'un haut lieu de pouvoir, ça pouvait être la Maison Blanche, l'Elysée ou bien Moscou, chez Poutine", raconte la comédienne Dominique Blanc, qui a intégré en mars dernier la Comédie-Française pour incarner Agrippine.

Si la pièce écrite par Racine en 1669 s'appelle "Britannicus", ce dernier n'est qu'un des pions de la sombre machination montée par Agrippine. "Ma tragédie n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus", écrivait Racine dans sa préface.

Agrippine, mère de Néron, a oeuvré sans relâche pour placer son fils sur le trône, mais celui-ci l'écarte et suit ses propres penchants. On est à un tournant du règne de celui qui restera un des pires tyrans de Rome dans la postérité.

Vaincre ou périr

Dominique Blanc campe une formidable Agrippine, une femme puissante, qui lui rappelle la marquise de Merteuil qu'elle vient de jouer dans "Les Liaisons dangereuses".

"Cette Agrippine est une guerrière et tout comme la marquise de Merteuil, ce qui l'intéresse, c'est vaincre ou périr", lance-t-elle. "On méconnait totalement cette femme, c'était un grand génie politique, un fin stratège", explique-t-elle.

Stéphane Braunschweig a voulu une Agrippine "loin des clichés habituels". "On a pas ce cliché d'Agrippine en fureur, sa couleur dominante est sa détermination, sa vitalité aussi."

Le front haut et le verbe incisif, Dominique Blanc est impériale. Tour à tour autoritaire et enjôleuse, elle tente en vain de contrer la soudaine autonomie de Néron qui, après deux ans de règne vertueux, s'affranchit pour le pire de l'autorité de sa mère et de ses conseillers.

Dans le rôle de Néron, Laurent Stocker campe toute l'ambiguïté du personnage, entre fils falot et empereur cruel. Le jeune Britannicus de Stéphane Varupenne est tout en candeur et innocence. Les conseillers, le sage Burrhus (Hervé Pierre) et le fourbe Narcisse (Benjamin Lavernhe) sont d'une grande justesse.

Dans la bouche des comédiens du Français, les alexandrins coulent avec une telle fluidité qu'on n'y prend pas garde.

Le pouvoir, le sexe, le poison: tous les ressorts des séries sont là. Néron est le jouet de sa passion soudaine pour Junie mais celle-ci aime Britannicus, et il ira jusqu'à empoisonner son rival.

"Il n'y a pas de raison pour que les hommes politiques soient des machines, ils sont comme tout un chacun pris dans des affects. Ce dont parle Racine, c'est l'intrication des affects et du politique et ça a quelque chose d'assez effrayant évidemment", remarque Stéphane Braunschweig.

Un thème qui trouve une résonance dans l'intrusion de la vie privée dans le politique aujourd'hui.

"On a voulu raconter cette histoire non pas comme une pièce de musée du 17e siècle français mais comme une pièce qui nous raconterait une part du monde d'aujourd'hui à travers une part du monde d'hier."