Benoit Verhaert, La noblesse de l'humilité

Benoît Verhaert
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Benoît Verhaert - © copyright Fabienne Cresens

Entretien avec le comédien et metteur en scène Benoît Verhaert. Il met actuellement en scène "On ne badine pas avec l’amour" d’Alfred de Musset au Théâtre Varia à Bruxelles. Des grands textes à la jeunesse, il n’y a qu’un pas.

Sylvia Botella : À quel moment le théâtre à l’attention des adolescents vous a-t-il intéressé ?

Benoît Verhaert : Cela fait longtemps que je m’y attelle professionnellement. Et j’ai des souvenirs d’école, des mauvais d’ailleurs. Adolescent, je suis allé voir des pièces très classiques, jouées de manière très académique, sans y être préparé. Il n’y avait ni animation ni rencontre avec les artistes. Je trouvais le théâtre poussiéreux et pénible. Je n’ai pas appris à aimer le théâtre à l’école.

Je pense qu’on allait moins au théâtre qu’aujourd’hui. Depuis, on a beaucoup développé le secteur du Théâtre Jeune public. On éduque des spectateurs dès l’enfance. On leur apprend à aimer le théâtre, enfin je l’espère.

J’ai pris conscience que j’avais une responsabilité en tant qu’acteur : faire mieux que ce qu’on m’avait imposé, adolescent. Je m’adresse aux grands adolescents. Ce sont des jeunes adultes, ils voient le même théâtre que les adultes. Ce ne sont pas des pièces spécialement conçues pour eux. Ce sont des pièces pour le tout public. Mais il faut se mobiliser un peu pour interpeller les jeunes.

 

Se heurte-on à certaines difficultés lorsqu’on met en scène On ne badine pas avec l’amour de Alfred de Musset, aujourd’hui, à l’attention d’un public adolescent ?

Non. Alfred de Musset est un auteur qui intéresse le public adolescent. Les personnages de On ne badine pas avec l’amour sont jeunes. Et Musset lui-même était jeune lorsqu’il a écrit la pièce. C’est un romantique mais au sens déchiré, violent de l’époque. Il me fait penser aux stars du rock d’aujourd’hui. C’est presqu’un punk. D’ailleurs, le dialogue entre Camille et Perdican capte toujours l’attention des jeunes.

Nous n’avons pas adapté le texte de la pièce, nous l’avons juste un peu élagué. Nous avons conservé les scènes de Camille, Perdican et Rosette dans leur intégralité. Nous avons juste " réinventé " les scènes " secondaires ", comiques en les raccourcissant un peu, mais pas trop. Car c’est audacieux de la part de Musset d’avoir juxtaposé deux styles : le comique, presque burlesque et le tragique. La pièce dure soixante quinze minutes. Ce format nous permet de discuter avec tous les publics après la représentation.

 

Il y a toute une construction entre le chœur des narrateurs et le trio Perdican, Camille et Rosette.

Tout ce qu’on fait sur le plateau est dans le texte de Musset. Aux côtés de Perdican, Camille et Rosette, il y a le chœur des narrateurs et les personnages secondaires comiques. Toute la difficulté est de ne pas parasiter le drame. Ce qui n’était pas évident pour les acteurs. En répétition, je leur disais sans cesse : " Plus le chœur des narrateurs est comique, voire déjanté, plus vous devez être sincères dans le drame. " Le tragique doit prendre ses droits dans le prologue comique. L’un porte l’autre et vice versa.

 

Vous faites le choix de vous adresser au tout public et au public scolaire en faisant des matinées et des soirées. Est-ce que ce choix a influencé votre manière de mettre en scène ?

Honnêtement, non. J’aurai monté la pièce de la même façon que je l’aurais faite pour un public adulte. Encore une fois, je pense que c’est une pièce qui est " jeune " dans sa facture et ses sujets. Il y a quelque chose de très jeune dans ce grand classique que les spectateurs adultes considèrent souvent comme une pièce maîtresse de la littérature française. Je n’ai pas voulu séduire les jeunes.

 

Quelle fonction a le débat à la fin du spectacle avec le tout public et le public scolaire, en particulier ?

Nous proposons le débat à tout le monde. Depuis quelques années, je propose une forme de théâtre forum. Je veux privilégier le dialogue avec le public. Pour moi, le théâtre est un dialogue avec le public. C’est un art vivant. Au moment même de la représentation, l’influence du public est très importante. Tout le monde est vivant. Il y a des bons et des mauvais publics comme des bons et des mauvais acteurs. Tout cela produit une représentation unique en soi. Pour aller plus loin encore et l’assumer totalement, nous souhaitons établir un vrai dialogue. Après la représentation, nous en discutons directement avec tous les spectateurs, espérant qu’ils poursuivent encore le dialogue plus tard.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans vos échanges avec le tout public et le public adolescent ?

Il y a une spontanéité chez les plus jeunes que l’on retrouve moins chez les plus âgés. Le but du débat est de susciter la parole. Nous sommes des animateurs de débats. Nous ne sommes pas là pour donner notre avis ou faire dire des choses aux spectateurs. Nous voulons simplement les faire parler. Initialement, nous pensions qu’il fallait développer certaines techniques pour délier les langues. Mais dans les faits, pas du tout. Le public se prend au jeu, y compris et surtout les adolescents.

On ne badine pas avec l’amour parle de l’intime, des relations amoureuses et des prémices de la vie sexuelle. On ne voulait pas que les personnes soient obligées de se dévoiler au beau milieu d’une salle d’inconnus. La technique de base est simple. Il s’agit de faire parler d’abord les spectateurs des personnages grâce à des questions telle que : " Perdican et Camille ont tout pour s’aimer. Pourtant, ça se passe mal. Pourquoi ? " En parlant des personnages, les spectateurs parlent très vite d’eux-mêmes. Chaque débat nous surprend beaucoup.

Pour les jeunes, le débat est une première étape. Nous leur proposons une deuxième étape qui est facultative : être artiste. Autrement dit revenir, au Théâtre Varia en mai 2015, jouer des scènes librement inspirées de On ne badine pas avec l’amour de Musset, écrites par eux.

 

Pourquoi faire cette proposition ?

Je développe, depuis longtemps, le processus " Animation scolaire interactive ". Nous l’avions déjà expérimenté sur le spectacle L’Étranger de Camus par le biais de plaidoiries (défense ou accusation). L’idée était de faire parler les jeunes non pas sur le terrain policier mais sur le terrain philosophique, en développant des arguments sur le thème de l’étrangeté du personnage/narrateur Meursault. S’ils acceptaient ou non cette étrangeté ? S’ils se reconnaissaient ou non dans cette histoire ? Cela leur permettait de questionner leur propre engagement dans le monde. Y participaient-ils activement ? Quelle est la part de la liberté individuelle et de responsabilité collective ? L’objectif était de nous livrer ensemble à une réflexion sociale et philosophique, au sens large.

Ici, c’est différent. On ne va pas demander aux jeunes d’argumenter sur le thème de l’amour. Le thème est plus personnel. Il convoque l’émotion, les sentiments mais aussi leurs peurs. Nous avons tout de suite pensé que l’expression artistique permettrait d’aller plus loin que l’expression personnelle. Il s’agit d’un long processus. Mais visiblement, les jeunes concernés sont motivés. La classe est envisagée comme une cellule de production : certains joueront, d’autres écriront, mettront en scène, feront les costumes, etc.

 

Cela développe l’esprit de communauté. C’est un geste politique.

Complètement. C’est pour cette raison que j’aime le théâtre. C’est un travail d’équipe. Même pour un seul en scène, il y a une équipe. C’est une dimension du théâtre qui me touche particulièrement. Albert Camus disait la même chose avec d’autres mots. Il aimait le théâtre et le football. J’aime le théâtre parce que c’est un travail collectif et un lieu de partage. Et j’aime le dialogue avec le public. J’essaie toujours de développer ces deux versants dans mes projets. Bien sûr, il y a une dimension politique. Le théâtre est évidemment politique.

 

Plus encore qu’hier, le Théâtre Jeune public a le vent en poupe. Qu’en pensez-vous ?

Les Belges sont les pionniers du Théâtre Jeune public. Je n’ai jamais participé réellement à des pièces dites " Jeune public ". Je n’ai jamais fait du théâtre pour enfants. J’ai fait du théâtre pour " vieux ". Aujourd’hui, j’essaie de rajeunir mon public (rires).

En Belgique, il y a des compagnies Jeune public magnifiques qui ont vraiment inventé le théâtre autrement. Et les pouvoirs publics les ont accompagnées et soutenues. Elles ont diffusé leurs créations par-delà les frontières et elles ont beaucoup influencé le paysage artistique international.

Le Théâtre Jeune public a su inventer un autre rapport au spectateur. Car il est nécessaire d’" interpeller " les jeunes. Mais comment ? En ce qui me concerne, je veux surtout mettre en scène des textes classiques. Ce qui est, à mon sens, plus difficile que de mettre en scène des écritures contemporaines qui traitent de tchats sur internet, par exemple. Elles ont une accroche directe parce que c’est la réalité des jeunes, aujourd’hui. Si on veut monter un Molière, un Shakespeare ou un Musset, il faut convaincre les jeunes que l’œuvre leur parle encore, sans pour autant la vulgariser. Par conséquent, il faut avoir une réelle réflexion sur la manière de toucher le public de tout âge. Le Théâtre Jeune public y a vraiment réfléchi. Et cela fonctionne plutôt bien. Cela est même utile au théâtre en général. On crée des nouveaux spectateurs.

Je ne nie pas que mes spectateurs scolaires sont des spectateurs " obligés ", ils viennent avec leur classe et leur professeur. Mais ma grande ambition est que ceux qui sont venus, reviennent de leur plein gré après leurs humanités.

 

C’est un investissement sur l’avenir.

Oui. L’éducation, c’est ça. Si j’aime le théâtre, c’est parce qu’il est " vivant ". Pour moi, le théâtre c’est du texte et des acteurs. C’est de l’humain. Je suis très intéressé par les autres esthétiques mais je prône un théâtre pauvre, économe dans ses moyens. Je pense qu’il ne faut pas beaucoup plus. J’adore réfléchir sur le son et la lumière mais dans une économie de moyens pour toucher à l’essentiel. Le théâtre, c’est des êtres humains qui parlent à d’autres êtres humains sans artifices entre eux.

 

Comment percevez-vous l’évolution de votre travail à l’attention des adolescents ?

La Chute d’Albert Camus a été la pièce qui a tout déclenché. Lorsque je l’ai proposée aux théâtres, les premiers intéressés m’ont tout de suite demandé s’il était possible de faire des matinées scolaires. Je leur ai dit qu’il fallait faire attention : " Le public des jeunes n’est pas un public facile. Et La Chute n’est pas un texte facile. Il soulève des questions propres aux quadragénaires. " Puis j’ai répondu : " Oui. " Mais à condition qu’il y ait des animations obligatoires en amont de la représentation, pour chaque groupe scolaire.

J’étais seul en scène, j’ai fait beaucoup d’animations en Wallonie et à Bruxelles. C’était passionnant. Et j’ai développé l’envie d’aller vers ce public. Mais La Chute est un monologue. Et quand je faisais une animation, c’était un autre monologue : je parlais de Camus. Je me suis dit : " La prochaine étape sera d’instaurer un dialogue. " J’ai donc proposé L’Étranger de Camus. Le texte est plus simple. Les jeunes peuvent réagir plus facilement. J’ai créé un processus interactif.

Aujourd’hui, la nouvelle étape, c’est de les pousser à devenir eux-mêmes " créatifs ". Ce qui prend plus de temps. Le projet Animation scolaire interactif est en train de se développer. Lorsque j’engage des comédiens sur mes projets, je leur précise bien que je les engage comme comédiens animateurs. Ils sont autant des comédiens que des animateurs sur le projet. Il faut vraiment être motivé. Et je comprends qu’un comédien ne puisse pas l’être.

Sur L’Étranger de Camus, j’ai engagé une jeune comédienne en partenariat avec le Centre des Arts Scéniques (CAS). L’audition a duré une semaine. J’ai auditionné cinquante jeunes comédiennes, toutes très douées. Il était très difficile de choisir. J’ai demandé aux quatre comédiennes " finalistes " de faire une animation de quinze minutes dans une classe, dans une école de Schaerbeek. L’une d’elles était magnifique dans cet exercice : Lormelle Merdrinac. Elle jouait le rôle de Marie dans L’Étranger. Aujourd’hui, elle fait partie de la distribution de On ne badine pas avec l’amour de Musset.

 

Qu’est-ce que signifie " animer " ?

Je mets l’accent sur le débat. " Animer ", c’est faire en sorte que les jeunes parlent. Il ne faut en aucun cas leur donner une leçon de morale - ce qui est déjà vrai pour un acteur. On ne vient pas leur dire ce qu’ils doivent penser. On vient les encourager à penser, à exprimer leurs pensées et confronter leurs différents points de vue. On fait humblement de la maïeutique. Tous les grands auteurs le font. Ils viennent électriser les esprits. Les grands livres comme L’Étranger de Camus sont des points d’interrogation

 

Pouvez-vous nous dire un mot sur vos prochains projets ?

Comme metteur en scène, j’espère diffuser On ne badine pas avec l’amour de Musset et je vais poursuivre la tournée de L’Étranger de Camus. En 2015, je vais jouer dans On achève bien les chevaux de Horace McCoy mis en scène par Michel Kacenelenbogen au Théâtre Le Public et Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas mis en scène par Thierry Debroux au Théâtre Royal du Parc. Je joue seulement sous la direction des directeurs de Maisons (rires). Et je vais jouer dans la prochaine création d’Emmanuel Dekoninck, ce qui me tient beaucoup à cœur.

Entretien : Sylvia Botella

L'actu de Benoît Verhaert

On ne badine pas avec l’amour de Alfred de Musset du 18 au 29 novembre 2014 au Théâtre Varia à Bruxelles.

Reprise de L’Étranger de Camus en 2015 : du 9 janvier au 13 février 2015 au Théâtre 14 à Paris, du 2 au 4 février à Sedan, le 23 février au Centre culturel d’Eghezé, le 27 février au Centre culturel de Rochefort, le 17 mars au Centre culturel de Bastogne, du 24 au 27 mars au Théâtre Royal de Namur et le 31 mars à la Maison de la culture d’Arlon.