The Last Supper de Ahmed El Attar – Voir dans l'attente

Ahmed El Attar
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Ahmed El Attar - © Mostafa Abdel Aty

Après Avignon, The Last Supper est parti en tournée, notamment en novembre 2015 au Festival d’Automne à Paris, et il arrive en 2016, les 20 et 21 janvier à Bozar à Bruxelles.

Retour sur la rencontre avec le metteur en scène égyptien Ahmed El Attar, rue des Teinturiers en Avignon en juillet 2015. Et quand on voit avec quelle intelligence et virtuosité de la forme l’artiste parle de son pays, on se dit qu’une autre Égypte est peut-être possible.

 

Vous n’avez pas créé de pièce depuis 2011, depuis la révolution égyptienne. C’était difficile de créer après la révolution ? D’où êtes-vous parti pour l’écriture ?

J’ai toujours besoin de temps pour créer. Mais je suis très chanceux. Comme je gère la Fondation Studio Emad Eddin – espace de résidences, de répétition et de formation pour les artistes au Caire - et dirige le Downtown Contemporary Arts Festival (D-CAF), j’ai la possibilité de vivre sans être obligé de créer immédiatement. Et comme je ne vis pas de ma création, cela me donne le temps de créer et de réfléchir.

Après la Révolution, j’ai seulement présenté un spectacle pour enfants que j’avais commencé avant les événements. La première devait avoir lieu en janvier 2011, puis la révolution est arrivée, elle a été repoussée pendant plusieurs mois. Je n’ai pas fait d’autres créations parce que je m’interrogeais beaucoup sur le choix du sujet qu’il fallait traiter.

Il est nécessaire de contextualiser. Pour nous, tout semblait résolu avec la chute de Hosni Moubarak. Nous étions tous très naïfs, en Égypte et ailleurs. Nous pensions que la révolution allait tout changer. Puis, au fur et à mesure, nous avons pris conscience que rien n’était résolu, que ce n’était que le début d’un très long trajet. Nous ne savions pas qu’elle en serait l’issue mais nous, les artistes, le pressentions…

Puis, j’ai commencé à réfléchir sur la dynamique de la révolution et les éléments essentiels qui l’avaient conditionnée. Pour moi, le changement politique vient du bas de la pyramide. Mais les changements les plus importants sont culturels, ce sont ceux de la pensée de toute une société. Et ce sont eux qui prennent le plus de temps. Or, une révolution, c’est une décharge instinctive, très émotionnelle, non réfléchie. C’est le moment où tout le monde ressent la même chose et va de l’avant sans réfléchir.

Lorsqu’on commence à réfléchir sur la révolution égyptienne, cela se complique : elle ne repose pas sur une base idéologique ni des écrits. Lorsque la décharge émotionnelle est retombée, nous nous sommes retrouvés dans un chaos absolu. Pour moi, il était très clair que les problématiques essentielles de la société égyptienne qui existaient avant la révolution, étaient toujours d’actualité. Tel que le rapport au père, le pouvoir du père, le pouvoir de l’homme âgé qui a le savoir au sein de la famille, la figure tutélaire qu’on retrouve dans toutes les strates de la société : le général dans l’armée, le président dans la politique, le boss dans l’entreprise, etc. Le jour où la société égyptienne ou arabe arrivera à tuer symboliquement le père, elle évoluera. Elle se débarrassera du poids qui la fait fléchir. Le sentiment éprouvé est très paradoxal, d’un côté, il y a l’adoration du père et de l’autre, sa haine.

Puis, il y a la question de place de la femme au sein de la société. Cette question est plus complexe qu’on ne le pense. La femme est opprimée en Égypte et dans le monde arabe mais elle contribue aussi à cette oppression. C’est très difficile de le voir et de le dire. Elle est opprimée et, dans le même temps, à travers un système de pouvoirs au sein de la famille, elle contribue à la reproduction du cercle vicieux. Clairement, la femme est opprimée par son père et son mari. Puis elle essaie et réussit à contrôler complètement le fils, le fruit de son mariage et la continuation de la famille. Elle le mange presque. Et d’une certaine façon, elle contribue à recréer le cercle vicieux. Il ne s’interrompt jamais. C’est aussi très intelligent de sa part parce que la lignée dans une société patriarcale passe par le fils, il porte le nom, il porte la famille. Si elle le contrôle, elle contrôle le futur. Mais en le faisant, elle (re)crée les monstres qui l’ont opprimée. Ce sujet m’intéresse beaucoup. Ce sera d’ailleurs le sujet central de mon prochain spectacle.

Et enfin, il y a le rapport aux classes sociales. Partout dans le monde arabe règne un racisme de classe plus important que celui de la couleur de peau. Si on appartient à une classe élevée, on peut être chrétien, noir ou étranger et vivre en Égypte sans aucun problème. On jette toute la responsabilité sur les pauvres, les analphabètes. C’est un des sujets de The Last Supper. Les sauvages, ce sont eux ! Le spectacle est sur cette sauvagerie presque animale et ce vide absolu.

C’est lorsqu’on commence à aborder ces sujets que la société commence à se focaliser sur ce qu’il faut changer. Si nous arrivons à changer ça, le changement politique se fera de lui-même.

The Last Supper a un caractère étrange. D’un côté, on a l’adhésion au caractère pictural à travers le repas qui renvoie à une sorte de naturalisme théâtral. Et de l’autre côté, on a l’enfermement qui donne une qualité presque mentale à la pièce, nous donnant l’impression d’être dans une chambre mentale. Êtes-vous d’accord avec cette analyse ?

Oui. À l’origine de mes pièces, il y a toujours une idée visuelle. Mais ce n’est pas moi qui fais la scénographie de mes spectacles, c’est Hussein Baydoun, artiste libanais et avec qui je collabore depuis une quinzaine d’années.

Lorsque j’ai commencé à réfléchir sur le spectacle, immédiatement est venue l’idée du dîner. L’image de la Cène de Leonardo Di Vinci est apparue très vite. Puis Hussein Baydoun a travaillé sur les transparences…

Le choix du lieu est déterminant pour moi. Après, mes collaborateurs le peaufinent. Par exemple, j’ai choisi le salon pour mon prochain spectacle Mama.

C’est vrai. Dans The Last Supper, il y a l’idée de l’enfermement. En principe, nous jouons dans des salles plus petites mais pour des raisons de production et de diffusion, la jauge est plus grande au Festival d’Avignon…

Cela fonctionne très bien !

Oui, c’est grâce aux acteurs qui, tout en projetant le texte, réussissent à garder intact le sentiment d’enfermement. Les personnages sont enfermés ! Cette classe sociale est complètement enfermée. Pour moi, cette classe sociale est mondiale. Ce n’est pas seulement la classe sociale égyptienne ou celle du monde arabe, elle existe partout.

On se rend très vite compte de la portée universelle de la pièce. Ce sont des mondes clos sur eux-mêmes : l’armée, la famille, l’argent, etc.

Oui. Après il y a quelques nuances. Par exemple, en Europe, il ne s’agit pas du général mais de l’homme politique.

Ils sont incapables de dialoguer ensemble.

Oui, ils veulent vivre sans se préoccuper de quoique ce soit. Tout ce qui est problématique est survolé. On fait semblant que cela n’existe pas. On continue de vivre. C’est effrayant.

C’est une pièce sur l’intensité de l’attente aussi, comme une sorte d’éternité. Dans le même temps, elle accentue le caractère de chambre mentale et tend un miroir à la société égyptienne.

Nous sommes dans un climat d’attente en Égypte. Comme l’est d’ailleurs le spectateur, aujourd’hui. Dans ce contexte-là, les personnages de la pièce n’attendent rien. La pièce pourrait durer encore deux heures comme ça avant qu’ils se disent : " Au Revoir. " Rien ne se passe. Pour moi, c’est le miroir du vide.

Le spectateur regarde le vide. Lorsque la pièce se termine cinquante minutes après, il est un peu stupéfait. C’est là que réside votre virtuosité : la durée et le format rejoignent le sujet du vide pour ne faire qu’un. À son tour, le spectateur ressent ce vide, il l’appréhende de manière organique.

Pour moi, c’est très important de savoir quand il faut arrêter. Dans le premier acte, nous sommes dans l’attente, nous pensons que c’est le prologue. Dans le deuxième acte, nous commençons à comprendre que finalement il ne se passera rien. Je pense que la durée est juste. Si on allongeait la pièce, elle perdrait sa part de mystère.

L’artiste est silencieux dans la pièce. Et lorsqu’il prend la parole c’est pour évoquer ses fantaisies sexuelles et s’attaquer au domestique. Vous portez un regard très ironique, voire très critique sur la position de l’artiste, en particulier et de l’art, en général, au sein de la société égyptienne.

L’artiste est immonde dans la pièce (sourire). Dans The Last Supper, je pose un regard ouvertement critique sur la position de l’artiste et de l’intellectuel en Égypte.

Pourtant, je crois en l’art (et non en la culture). Je fais une très grande différence entre l’art et la culture. L’art donne envie de changer les choses, il en donne la possibilité, la vision et l’espoir. L’art transforme tout en quelque chose de charnel, de profondément vivant. Pour moi, il n’y a que l’art qui puisse faire ça. Mais en même temps, l’artiste ne fait presque rien (rires). Il est très passif.

Pourquoi faites-vous une différence entre culture et art ?

La culture est une accumulation d’éléments très anciens et d’éléments contemporains, elle est très figée. Alors que l’art est en perpétuel mouvement. Il est plus libre, ouvert. Certes, il est possible de l’analyser mais il est impossible de le saisir véritablement dans son entièreté. À l’inverse, il possible d’encadrer la culture et de la figer dans le glacis des définitions. Ainsi The Last Supper peut engager le spectateur et le déplacer ailleurs.

Est-ce qu’on éprouve, aujourd’hui, en Égypte, une défiance à l’égard du pouvoir de transformation de l’art ?

C’est un peu retour dans le futur (rires). On revient à quelque chose qu’on connaît, d’avant la chute d’Hosni Moubarak, en plus hard. Il y a tout un monde qui appartient au pouvoir des politiques, des intellectuels, des artistes et des médias qui poussent avec beaucoup de force vers la pensée unique (ou non pensée) comme étant la seule manière de voir le monde : pour être un bon arabe, il faut faire comme ça ; pour être un bon musulman, il faut faire comme ça.

À l’opposé, il existe un courant (encore très mineur) - qui ne s’oppose pas nécessairement de manière frontale aux différentes formes de pouvoir existantes - qui essaie d’ouvrir les portes que les autres referment, au travers un film ou une pièce afin de faire prendre conscience aux spectateurs qu’il y a d’autres possibilités, et de montrer la diversité de la vie.

Il est beaucoup question du rapport hommes femmes. Elles sont regardées par les hommes. Ce sont eux qui commentent. Elles acquiescent. C’est pour dire quoi sur elles ?

Dans le spectacle, il y a quatre types de femmes : l’épouse voilée de l’artiste ; la jeune femme qui s’en fiche mais qui est quand même maltraitée par son mari ; la nounou, la femme soumise pour des raisons de différence de classes sociales… Personne ne peut imaginer à quel point le pouvoir de la femme arabe issue d’une classe élevée est important. Son pouvoir équivaut à celui de milliers d’hommes et de femmes réunis qui ne sont pas issus de sa classe.

Et enfin, il y a la mère (absente) que le père appelle constamment dans les moments compliqués de la pièce : pour dire bonjour au général, lorsqu’il y a une bagarre, pour faire un selfie, etc. Elle ne vient jamais. C’est ma manière de condamner la femme orientale même si je comprends les raisons qui motivent son comportement. À mon sens, ma mère a vécu une injustice mais je la trouve toute aussi coupable, elle l’a supportée. Je condamne l’incapacité de la femme orientale à faire quoique ce soit pour éviter de recréer les monstres. Elle perpétue la lignée. C’est fou.

On sent à tout moment un risque d’effondrement, une fragilité presque tragique. En même temps, la pièce est d’une grande drôlerie.

Oui, c’est l’humour noir. Il y a, dedans, une grand part de réalité complètement absurde. Certains amis –surtout les hommes - me disent en sortant de la pièce : " C’est drôle, j’étais au club hier, et il y avait les mêmes conversations… " Je me suis inspiré de la vie en y ajoutant des nuances qui exacerbent l‘absurdité de la situation. Je suis de nature optimiste, j’essaie de ne pas trop sombrer dans la déprime noire (rires).

Quels sont vos projets à venir ?

Je vais mettre en scène la pièce de théâtre Mama, elle traitera des liens et du pouvoir entre mère, belle-fille, fils, père et domestique. Cela m’intéresse de voir à quel point tout s’entremêle ou non. Peut-être en 2016, au plus tard au printemps 2017… Le processus est long. J’écris de manière irrégulière, éparpillée.

Certains auteurs se contraignent, écrivent à des horaires réguliers. Moi, non ! Je peux écrire durant un spectacle, tard dans la nuit avant d’aller dormir, en marchant dans une ville… Comme je n’ai aucune pression de production, je suis très libre (sourire).

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella le 21 juillet 2015 en Avignon

 

The Last Supper mis en scène par Ahmed El Attar du 9 au 15 novembre 2015 au T2G et le 17 novembre 2015 dans le cadre du Festival d’Automne ; le 21 novembre au Théâtre de la Liberté à Toulon ; les 24 et 25 novembre à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy ; les 20 et 21 janvier 2016 à Bozar à Bruxelles ; les 25 et 26 janvier au Théâtre Emilia Romagna à Bologne.