Avignon renoue avec son Festival et se dote d’un nouveau directeur

Le coup d’envoi de la 75e édition du Festival d’Avignon a été donné ce lundi 5 juillet. Après l’annulation de l’édition 2020 en raison de la pandémie de Covid-19, le premier rendez-vous théâtral au monde renoue avec son public d’habitués, ces assoiffés en quête de "shoot esthétique" qui se pressent dans les rues médiévales gorgées de chaleur de la Cité des Papes.

Lors de la conférence de presse donnée ce lundi 5 juillet, la Ministre de la Culture Roselyne Bachelot a confirmé la rumeur qui bruissait depuis quelques semaines : le metteur en scène, acteur, écrivain, poète et dramaturge portugais Tiago Rodrigues prendra bien la succession d’Olivier Py comme directeur du Festival à l’issue de l’édition 2022. Ce sera la première fois depuis sa création en 1947 par Jean Vilar qu’un homme de théâtre de nationalité non française dirigera la prestigieuse manifestation.

"C’est le plus beau festival au monde", a déclaré Tiago Rodrigues lors d’un point presse au Cloître Saint-Louis, lieu incontournable du Festival. Pour son futur mandat, le metteur en scène (l’un des plus en vue d’Europe ! ) qui officie depuis 2014 à la tête du théâtre national Dona Maria II de Lisbonne souhaite consacrer toute son énergie "à cette grande fête de la liberté artistique et de la démocratisation culturelle" qu’est le Festival du In.

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Portrait de Tiago Rodrigues © Christophe Raynaud de Lage

Un Festival sous contraintes

Avignon redevient donc la capitale du théâtre pendant près de quatre semaines (le "In" se terminant le 25 juillet et le "Off" le 31) mais va vivre au rythme des restrictions sanitaires : les centres de dépistage sont légion, la distribution d’autotests bat son plein, les salles de spectacle doivent être aérées quarante minutes entre chaque représentation. Cerise sur le gâteau : à la différence du reste de la France, le port du masque est de nouveau obligatoire dans la rue en centre-ville – communément appelé intra-muros - de midi à deux heures du matin en raison de l’affluence à l’extérieur lors du Festival.

Cependant la préfecture du Vaucluse a autorisé une jauge de 100% de la capacité totale d’accueil (dans le respect toutefois de la distanciation sociale et des gestes barrières) dans les théâtres et les salles de spectacle. Une bonne nouvelle pour les organisateurs ! "Ce n’était pas gagné, on avait contingenté des places, on n’avait vendu que 40% des places", explique Olivier Py. Seuls les spectateurs de la Cour d’honneur dont la jauge est de 2000 place se verront demander un Pass sanitaire, sésame pour accéder à cet espace mythique du Festival où se joue traditionnellement le spectacle d’ouverture.

Cette année, c’est Tiago Rodrigues qui y donnera sa version de La Cerisaie dans la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan parue chez Actes Sud. Il s’agit de la dernière pièce d’Anton Tchekhov écrite en 1903, quelques mois avant sa mort des suites de plusieurs crises cardiaques à 44 ans, l’âge actuel du metteur en scène. Cette pièce que Tchekhov voyait comme un "vaudeville" avait été créée au Théâtre d’art de Moscou dans une mise en scène de Constantin Stanislavski, mise en scène qui avait désolé Tchekhov car Stanislavski avait transformé la pièce en drame. Dans une lettre à sa femme, Olga Knipper, comédienne dans la troupe de Stanislavsky et première interprète du rôle de Lioubov, Tchekhov écrivait :

…Loulou et K.L (ndlr, le beau-frère de Tchekhov et son épouse) ont vu "La Cerisaie" en mars ; ils disent tous les deux que Stanislavski, à l’acte IV, joue d’une façon effroyable, qu’il traîne insupportablement. C’est monstrueux ! Un acte qui doit durer douze minutes au maximum en dure quarante chez vous. Une chose que je peux dire : Stanislavski a tué ma pièce. Enfin, bon

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Une partie de la distribution de "La Cerisaie" de Tchekhov dans la mise en scène de Tiago Rodrigues. A droite : Isabelle Huppert. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

"Se souvenir de l’avenir" avec Isabelle Huppert

Dans la mise en scène de Tiago Rodrigues, c’est Isabelle Huppert qui joue le rôle de Lioubov, cette femme ayant fui la Russie pour Paris après la noyade de son fils et la perte de son époux, "mort d’avoir trop bu de champagne", et qui se trouve contrainte à son retour, ruinée par un amant dépensier, de "regarder la vérité en face", "ne serait-ce qu’une fois dans sa vie". Cette vérité est la suivante : elle doit se séparer de son domaine tant aimé, la Cerisaie.

La pièce s’inscrit dans la thématique choisie par Olivier Py pour cette 75e édition, intitulée "Se souvenir de l’avenir". Dans un entretien donné à nos confrères des Inrocks, Olivier Py explique que ce spectacle "est beaucoup plus porté sur le monde qui vient que celui qui s’en va. Ce n’est pas une vision nostalgique. Au contraire, il prend acte du changement d’une époque. C’est aussi une des vertus de la fiction en général et du théâtre en particulier."

"C’est comme si c’était mon premier Festival…"

Pour les organisateurs, l’heure est à la fête, avec la reprise des spectacles dans la Cité des Papes et la nomination du futur directeur du Festival. Malgré l’ombre du Covid qui plane encore – un spectacle sud-africain a été annulé en raison de contamination au sein de l’équipe – l’heure est aux retrouvailles.

"Je suis euphorique, c’est comme si c’était mon premier festival !" s’enthousiasme Olivier Py. Le Festival du "In" qui comporte 21 lieux et 50 spectacles (dont pour la première fois la moitié sont signés par des femmes ! ) se dit prêt, tout comme le "off" qui se tient parallèlement à la manifestation officielle. A eux deux, ils représentent un poids économique estimé à près de 65 millions d’euros !

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Olivier Py, l’actuel directeur du Festival (2013-2022) et premier artiste à diriger le Festival d’Avignon depuis Jean Vilar. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Les Belges à l’honneur dans la programmation du In

Une des particularités de ce Festival est que sa programmation fait une part belle aux créateurs belges, que ce soit du côté francophone ou du côté flamand ! Ainsi Anne-Cécile Vandalem présentera Kingdom, le dernier volet de sa trilogie dans lequel deux familles se retrouvent avec l’espoir d’avoir su créer un lieu utopique.

Fabrice Murgia montera La Dernière nuit du monde, un texte de Laurent Gaudé qui se revendique de la science-fiction et nous entraîne dans un monde où une pilule a été créée permettant de ne plus dormir… Jan Martens questionnera par la danse "l’immobilité des gens qui résistent, à travers les sittings et les manifestations" dans son projet Any Attempt Will End in Crushed Bodies and Shattered Bones.

Enfin, le collectif FC Bergman racontera dans une mise en scène sans parole du nom de The Sheep Song l’histoire d’un mouton qui veut devenir un homme… Dans le Off le Théâtre des Doms continuera à promouvoir les projets artistiques issus de la Fédération Wallonie-Bruxelles !

La RTBF à Avignon !

La couverture du Festival d’Avignon sera au premier plan de la ligne éditoriale de la RTBF ce mois de juillet. Ainsi, à côté de l’info sur la Première et le JT, Musiq3, la Trois et Auvio s’associent pour une programmation évènementielle en plein cœur du Festival avec des soirées spéciales Avignon.

Sur La Trois : Kiosk, le magazine des arts de la scène se met aux couleurs d’Avignon avec 3 soirées événementielles en plein cœur du festival, les 16, 23 et 30 juillet, à 23h15. Chaque semaine, Kiosk nous emmènera dans les coulisses des répétitions jusqu’aux trois coups avant la montée des artistes sur scène. Ensuite, la Trois se met dans les conditions du direct pour offrir en exclusivité trois créations de la Fédération Wallonie-Bruxelles présentes cette année au Festival et au Théâtre des Doms.

  • Le 16/7, La Trois, 23H15 : Kiosk en coulisses (6’) suivi de : Kingdom, de Anne-Cécile Vandalem depuis la Cour du Lycée St-Joseph (1h40). Trois décennies d’une saga familiale aux confins de la taïga et d’une utopie. Un conflit vu par le prisme des caméras et à hauteur d’enfants. Un royaume à défendre, dans une nature aussi belle qu’inquiétante.
  • Le 23/7, La Trois, 23H15 : Kiosk en coulisses (6’) suivi de : La dernière nuit du monde, de Fabrice Murgia, Laurent Gaudé depuis le Cloître des Célestins (1h20). Et si nous en finissions avec la nuit ? Entre teneur documentaire et puissance de l’imaginaire, Laurent Gaudé et Fabrice Murgia nous tiennent en éveil avec une pièce peut-être pas si fictionnelle sur le monde de demain.
  • Le 30/7, La Trois, 23H15 : Kiosk en coulisses (6’) suivi de : La Garden Party des Doms, depuis le jardin du Théâtre des Doms (2 X25’). Programmation complémentaire à son festival OFF, le Théâtre des Doms a adapté le jardin de la propriété de la Fédération Wallonie-Bruxelles, pour donner une réponse singulière aux attentes des artistes en “année grise”, sans perspectives et bloqué·e·s dans leur cheminement artistique par les reports à répétition et les annulations. Les artistes ont été près d’une centaine à répondre à un appel à projets inédit en développant des idées de gestes artistiques, forts, étonnants et vivifiants. Au programme : Performance, slam, krump avec FUSION, de Joëlle Sambi et Hendrickx Ntela et théâtre poésie avec LA PAVANE de Bogdan Kikena
  • Sur Auvio : un atelier de la pensée animé par Pascale Seys, depuis le Jardin de la vierge du Lycée Saint-Joseph : " Vivre au temps des catastrophes " avec notamment : Fabrice Murgia, Laurent Gaudé, Anne-Cécile Vandalem.