Avignon: Der Prozess(Kafka), plaisir total

C'est pour moi "la" découverte d'Avignon, cette année: un metteur en scène allemand pas encore découvert ni ici, ni au Kunstenfestival des Arts (Bruxelles) ni à De Singel (Antwerpen), ça devient rare. Quel bonheur donc de recevoir une œuvre parfaite, universelle et contemporaine.

C'est presque un conte de fées, la vie d'Andreas Kriegenburg, né dans l'ex -RDA, dans un milieu modeste, et qui après des études de menuisier rejoint le théâtre de sa ville, Magdebourg, fabriquant d'abord des décors...puis progressivement des m:ises en scène. A la chute du mur, il rejoint la Volkbühne de Berlin (1991-1996), puis par le Burgtheater de Vienne avant de devenir artiste associé à la Schauspiel de Hanovre.

Ici, il présente avec la Kammerspiele de Munich, l'un des plus grands ensembles d'acteurs du théâtre allemand, un Procès de Kafka stupéfiant de justesse et de richesses de sens accumulées progressivement , sans lourdeur didactique. Cela commence même avec une certaine légèreté insouciante, comme si le héros ne se rendait pas compte de ce qui l'attendait.  Les" variations chorales" du héros multiplié par 4 garçons et 4 filles aux allures de Charlot ou de Buster Keaton, hommage discret au cinéma muet, remplissent un espace en forme d'oeil, dont le plateau mobile permet toutes les variations de style et de pose des corps. Mais cette légèreté initiale ne va pas tarder à s'épaissir de significations, qui forment petit à petit un" feuilleté" digeste puisqu'on y savoure les couches en fonction de ses propres interprétations. Dans ce cercle restreint, liberté totale. Cauchemar psychanalytique, conte philosophique, allégorie politique: tout est possible, les sens foisonnent sans lourdeur didactique. Non seulement les acteurs sont d'une justesse bouleversante mais la scéno, fait constamment sens, en forme d'œil qui nous scrute et dont le "blanc" est formé d'un plateau mobile, qui tourne et s'incline à volonté pour insinuer des significations multiples-de l'horloge du temps à la prison- où s'accrochent les pauvres hères victimes d'un système absurde.

Kafka, on connaît et je redoutais les redondances, la pesanteur didactique: ici tout est d'une miraculeuse précision qui n'empêche, ni le rêve  ni la poésie ni l'envolée belle: rien de particulièrement "actuel", dans ce qu'on voit. Mais il y a des scénos tellement justes qu'elles peuvent braver le temps et faire fi des modes.  Qui importera ce Kafka allemand en Belgique?

Der Process (Kafka) m.e.s Andreas Kriegenburg à Avignon jusqu'au 18 juillet : 3  représentations seulement pour le chef d'oeuvre de l'édition 2010.

Christian Jade (RTBF.be)