Avignon – Barbarians de Hofesh Shechter, Danse bruitiste

"Barbarians" de Hofesh Shechter
"Barbarians" de Hofesh Shechter - © Christophe RAYNAUD DE LAGE

Avec Hofesh Shechter, la danse est un questionnement esthétique sans cesse renouvelé, atemporel. Elle échappe à la loi. Quelques indices sur une ŒUVRE SIDERANTE JAMAIS AU REPOS !

Barbarians du chorégraphe israélien basé à Londres Hofesh Shechter est le triptyque de danse des corps intranquilles (The Barbarians in love, tHE BAD, Two completely different angles of the same fucking thing) une même énergie (fièvre) anarchique les agitent, les excitent, offrant d’autres possibles au monde à triple fond. C’est l’extravagante rêverie post-apocalyptique tous gestes dehors, où s’entremêlent, les motifs musicaux baroco-rap américain- jazz-électroniques, les enchâssements de figures contraintes, barbares et sexuelles, comme autant de stupéfiants extraordinaires, dans des limbes ensommeillées (fumigènes), sous des jeux de lumières graphiques ou les feux de Broadway.

Hofesh Shechter en fait feu pour faire éclater son génie plastique évoquant autant la pop culture (Mystikal, Pussy Crook ; Breden & MC Swift, etc.) que l’esprit Baroque (Les concerts royaux ; album Elizabeth Consort Music 1558-1603, etc.), le plus raffiné avec l’ambition affirmée que la danse est affaire de marge, où chacun est l’autre et les autres, dupliqué à l’infini.

L’enfermement spatial des corps sous les jeux de lumières graphiques convient bien à l’enfermement mental de The Barbarians in Love, sorte de satire futuriste du stress sociétal contemporain sur fond de voix artificielle féminine off et de brigade immaculée (blanc). Ici, la rhétorique chorégraphique semble assimiler l’utopie à un passé révolu (motif musical baroque), opposé à un présent/futur comparé allusivement à un espace concentrationnaire (motif électronique) poussant la perception du spectateur jusqu’à la perte totale des repères.

Dans tHE bAD, c’est la vie souterraine qui se lève et qui charrie avec elle tout ce qui remue, grouille, à la manière Enfer de Dante : la horde des golden barbares oscillant entre orgies pornographiques tribales et troublant trip/clubbing communautaire. Ils détruisent la représentation en la rendant plus incandescente.

Enfin, dans le presque contre-champ et de manière inhabituelle pour Hofesh Shechter, le couple de Two completely different angles of the same fucking thing forme un cadavre exquis gestuel sexué sans solution, à la mélancolie parfois poignante sur les surimpressions flottantes de musiques jazz/baroque, comme une perspective cachée. Comme si Barbarians y trouvait sa chute réunissant tous les niveaux de lectures du triptyque.

La pièce de danse Barbarians repose-t-elle sur trop de pistes de séductions délayant l’indéniable force plastique et sensitive de la danse ? Il manque à l’accomplissement formel de l’œuvre, un supplément d’âme : la profondeur du récit (à peine esquissé). A moins que le vrai sujet de Barbarians soit ailleurs, dans une cascade subliminale, enivrante, de plans plastiques, des paysages les plus dynamiques jusqu’aux limites du corps le plus tribal et de ses égarements ? Le talent de Hofesh Shechter semble dire : oui. Il parvient à imprimer, sur le plateau et dans nos esprits, la trace fugace de trois existences possibles marquées par la conscience terrible de l’existence du mal. Ce qui se noue dans Barbarians est plus que la danse, c’est quelque chose de plus essentiel et addictif : un art de la danse bruitiste/pop expérimental mû par un réel instinct de survie.

Sylvia Botella

 

Barbarians de Hofesh Shechter, du 18 au 25 septembre 2015 au Sadler’s Wells Theatre à Londres, le 20 octobre 2015 au Brighton Dome, le 24 octobre au Banff Centre à Banff Alberta au Canada, le 3 novembre 2015 au Centre culturel à Sherbrooke au Canada, le 9 novembre 2015 au Grand Théâtre à Québec, les 10 et 11 novembre 2015 au National Arts Centre à Ottawa au Canada, les 13 et 14 novembre à la Dance House à Vancouver au Canada, et les 8 et 9 décembre au Staatstheater à Darmstadt en Allemagne.