Avignon- Antoine et Cléopâtre de Tiago Rodrigues – Respire !

Avignon- Antoine et Cléopâtre de Tiago Rodrigues – Respire !
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Avignon- Antoine et Cléopâtre de Tiago Rodrigues – Respire ! - © Christophe RAYNAUD DE LAGE

Comment la grâce radicale de la pièce Antoine et Cléopâtre d’après William Shakespeare du metteur en scène portugais Tiago Rodrigues peut être donner à voir ? La pièce intrigue par sa forme énigmatique, libre, expérimentale. D’emblée, il y a le mythe Antoine et Cléopâtre. Planent le film Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz (1963) et la puissance des images sur le plateau évidé où rien d’autre n’est donné à voir et à entendre que Sofia Dias et de Victor Roriz (magnifiques, apaisés), l’espace de leur vie - le plateau comme une vague suspendue du Nil dans le temps - et l’amplitude que peuvent avoir leurs sentiments sous le mobile/cosmos frayant une percée colorée dans l’hégémonie du vide, un tissage de passion, d’absolu et de guerre.

Comme si du point de vue narratif pour Tiago Rodrigues, il ne fallait retenir que le minimum pour rendre possible la compréhension de leur histoire d’amour. Cette part d’histoire qui ne peut être présentée que par éclats. Et par lesquels viennent les souvenirs et la part de lumière qui les enveloppe.

Il y a l’usage singulier de la troisième personne au singulier souligné par le geste précis des acteurs, dédramatisé. Sofia Dias/Cléopâtre dit Antoine, elle est un autre. Victor Roriz/Antoine dit Cléopâtre, il est une autre.

Leurs paroles/récit se chassent l’un l’autre. Très présents, bien vivants au plateau, ils empêchent de tomber dans la démonstration. Il s’agit moins d’une voix intérieure que d’une voix rétrospective qui permet peut-être une réparation. Comme si la grâce qui n’a pas été complètement vécue, pouvait malgré tout revenir, susceptible d’être à nouveau réparée, délivrée.

Antoine et Cléopâtre découvrent, retrouvent, respirent. Ils interrompent le cours du temps et restituent la possibilité d’un recommencement, comme une promesse perpétuelle qui naît de ce qui se tissent entre les êtres et les séquences ponctuées par la bo du film composée par Alex North. La fiction naît dans les écarts (intertextes) entre le jeu des acteurs, le souvenir et les figures que veulent ranimer les séquences. C’est une manière pour le spectateur de s’interroger sur le récit, son passé et son futur.

De quoi le théâtre de Tiago Rodrigues est-il le signe ? Son geste est clair, il affirme que le théâtre est un dispositif, comme un modèle géométrique et qu’en dehors de ce dispositif, il n’y a pas de théâtre. Mais au-delà du débordement formel, Antoine et Cléopâtre est une interrogation des capacités et des pouvoirs du médium théâtre. Ici, il a un pouvoir particulier : le spectateur est pris dans une expérience de mémoire et d’écoute.

Affirmer ceci est essentiel, la relation au théâtre, aux images est devenue si volatile que l’injonction " écoutez " (masquée) est salvatrice. Elle montre combien Tiago Rodrigues n’est pas seulement un metteur en scène à l’intelligence pénétrante mais aussi un magicien expérimentateur de l’archéologie du contemporain. Une fois la pièce terminée, quelque chose comme un frisson parcourt l’esprit et le corps du spectateur, quelque chose de ce souvenir.

Sylvia Botella

 

Antoine et Cléopâtre d’après William Shakespeare mis en scène par Tiago Rodrigues du 12 au 18 juillet 2015 au Festival d’Avignon ; du 22 au 25 mars 2016 à Humain trop humain, CDN, à Montpellier et en avril 2016 au Hebbel Am Uffer à Berlin.

Et à confirmer en octobre 2016 au Kaaitheater à Bruxelles.