Avignon 2018. "La Manufacture" : plus internationale que belge

Avignon 2018. "La manufacture" : plus internationale que belge
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Avignon 2018. "La manufacture" : plus internationale que belge - © Alexandra de Laminne

Pascal Keiser, ingénieur de formation et spécialiste reconnu dans les projets entre culture et numérique a joué un rôle important à Mons dans ce cadre de "TechnocIté " et de Mons 2015. Mais depuis 2001, sous diverses formes managériales il dirige aussi dans le Off d’Avignon "La Manufacture" un lieu longtemps considéré comme le 2è lieu belge d’Avignon avec 3 /4 productions belges pour 7/8 au lieu officiel, les Doms. Cette année seulement 2 spectacles belges et une programmation plus internationale. Il nous explique cette nouvelle option et le rôle social qu’il donne au numérique à Avignon et en banlieue parisienne. INTERVIEW. 

La Manufacture 2018 : Une programmation plus internationale

 C’est vrai, confirme Pascal Keiser, que depuis 2/3 ans il y a moins de spectacles belges mais l’année prochaine vous aurez peut-être la surprise d’en retrouver davantage. La Manufacture intéresse un grand nombre de compagnies internationales qui veulent s’exposer en Avignon hors du IN. Cette année avec des Marocains, des Libanais, des Égyptiens, une Palestinienne d’un camp de réfugiés établie à Édimbourg Farah Saleh, une autre sur la situation des femmes chiites au Liban. Mais aussi un spectacle israélien d’Hanoch Levin, un Lithuanien assez radical, un grand metteur en scène chinois, Meng Jinghui, la "référence" pour la génération théâtre 25/40 ans. Dans "Badbug" d'après "La Punaise" de Maïakovski, il propose un théâtre d'avant-garde qui mêle les disciplines, théâtre, musique, chant. Pour nous, cette présence chinoise est très importante puisqu’elle rejoint notre combat pour la démocratie comme ce " focus arabe " organisé ici dans un quartier sensible, dont nous reparlerons. 

Je crois que le festival OFF doit s’internationaliser et ne plus être seulement francophone. La "marque" Festival d’Avignon qui déborde sur le Off est tellement puissante que les programmateurs viennent du monde entier et il faut en tenir compte. C’est une réalité économique pour la vente internationale des spectacles qui s’accélère grâce au surtitrage devenu courant au théâtre (malgré les réticences du public français). Les programmateurs viennent de toute l’Europe mais aussi des Etats-Unis et même de Nouvelle-Zélande !  C’est aussi un enjeu politique et de défense de l'humanisme européen, puisqu’en en Chine comme dans le monde arabe il y a de la censure et le festival d’Avignon est un havre de paix et de défense des valeurs démocratiques.

"Micro-Folie" : une culture artistique numérique dans les quartiers périphériques

Ce qui m’intéresse, poursuit Pascal Keiser, dans l’utilisation du numérique ce sont les "technologies chaudes", l’application "sociale" du numérique. A Mons,TechnocIté organisait 5000 formations dont 3000 demandeurs d’emploi permettant une réinsertion par le numérique. Dans la programmation numérique de Mons 2015 des projets participatifs comme " Café Europa " " Street Review " essayaient de casser les barrières plutôt que de faire un musée numérique à l’usage des initiés ou des " geeks ".

J’ai beaucoup travaillé à Mons avec Didier Fusillier, qui dirigeait le Manège de Maubeuge. Quand il est devenu Président de la Villette, il m’a demandé de travailler à un "musée numérique de nouvelle génération" avec les directeurs de 8 musées nationaux français (le Château de Versailles, Le Louvre, le Centre Pompidou, etc.). On a donc créé un outil très intuitif utilisable facilement par un public large. La vocation initiale était d’installer ce musée dans les cités du Nord de Paris, dans les Zones de sécurité prioritaires (ZSP), des zones où les enfants sont dans la rue à partir de 4 ans et où certains ados vont en Syrie. L’idée n’est pas de remplacer les musées nationaux mais de donner l’envie de la culture. On a commencé à Sevran, en pleine banlieue parisienne, un projet " Micro-Folie ", qui se veut l’anti " Google Art Project ", qui n’est lui qu’un simple musée en ligne. Il y a une mise en scène dans un lieu avec un écran monumental de plusieurs mètres de large et un film de 15 minutes qui présente 60 chefs d’œuvre (dont la Joconde, des vues en 3D du Château de Versailles, Pierre Boulez à la Philharmonie etc.) et vous avez des tablettes avec des renseignements à la demande. Il y a un puzzle pour les plus jeunes et les mères de famille voilées participent au "jeu" entre écran et tablette. Et elles montrent fièrement à leurs enfants des tableaux de nus : elles sont fières parce que c’est Le Louvre et les "grandes marques" des musées nationaux qui viennent dans leur quartier alors qu’elles et leurs enfants sont "en dehors" de la culture. C’est donc un outil d’intégration très fort. Ici à Avignon avec les responsables du Festival IN, le projet a été développé à la Fabrica, un des grands lieux du festival IN, dans un quartier dit "sensible" d’Avignon. Et ce fut un énorme succès pendant un mois et demi, en novembre-décembre 2017, dans une énorme salle vidée de son gradin. Cela a amené à la Fabrica un public de " non-théâtreux ", qui redynamise le lieu.

Mission Manufacture : donner le goût du théâtre dans la banlieue pauvre

 

J’estime, poursuit Pascal Keiser, que le théâtre a un rôle social important et pour le développer notre équipe peut compter sur la Mairie centrale et certaines mairies de quartier. Une de nos salles, "la Patinoire", est installée dans un quartier dit "à problèmes", très pauvre par rapport à la moyenne européenne, avec un taux de chômage effrayant pour la jeunesse, de l'ordre de 75%. Le centre social local est à côté de la Patinoire et on a décidé de travailler ensemble. On essaie de casser ce côté apartheid culturel de fait. Je n’aime pas trop le terme " banlieue ", mais c’est quand même un peu ça à Avignon aussi. Il y a 10 000 habitants dans le centre et 90 000 en périphérie. Or ces 90 000 n’ont pas accès au festival alors qu’ils sont à côté. D’où, cette année, notre projet "Oxygène". On a installé une nouvelle salle à Saint-Chamand, dans la salle polyvalente du centre social. C’est là qu’on présente le focus arabe dont j’ai parlé, en cogestion avec la mairie de quartier, le centre social, le collège et l’association des habitants. Ce projet déborde pendant l’année, en dehors du festival, dans des résidences. Pendant le festival on a engagé cinq jeunes du quartier ce qui leur donne un travail officiel rémunéré, une bonne carte de visite sur leur CV. Les mères du quartier sont aussi associées et les habitants ont un accès gratuit à nos spectacles pendant le festival grâce à la mairie de quartier, qui nous donne la salle gratuitement. On utilise les médiateurs du centre social pour donner aux habitants, jeunes ou vieux, l’envie de venir voir ce focus arabe et après ils rencontrent les artistes. Pour ces populations d’origine marocaine ou algérienne, le fait d’avoir un "focus arabe" est une fierté. L’effet paradoxal encourageant, c’est qu’après avoir vu les spectacles arabes, beaucoup nous ont dit qu’ils voulaient voir d’autres spectacles non-arabes. Sur 3000 adultes et adolescents dans ce quartier, 250 sont venus voir gratuitement les spectacles. Au total on touche entre 300 et 400 personnes de ce quartier avec les figurants d’un des spectacles.

Le rôle de l’Europe ? 

Ce projet "Oxygène" vient d'être lauréat d'un financement Europe Créative via le projet "Centriphérie", qui s’intéresse à des projets en périphérie de ville, de région ou du continent dans 9 pays. Mais l’ensemble du budget de la Commission Européenne pour la culture (2014-2020) est de l'ordre de 1.500 millions d’euros. C’est le prix d’un avion de chasse, donc ces sommes sont pour moi ridicules. Il n’y a pas de lobby culturel européen alors que l’Europe économique se définit globalement par ses lobbys. On est dans un moment où, s’il n’y a pas de lobby, on ne peut pas agir en Europe.

Christian Jade (RTBF.be)