Avignon 2018. "Joueurs, Mao II, Les Noms" (Don DeLillo). Une "folie" théâtrale grandiose (et touffue) de J. Gosselin ***

" Joueurs, Mao II, Les noms" (DeLillo/Gosselin.)
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" Joueurs, Mao II, Les noms" (DeLillo/Gosselin.) - © Christophe Raynaud de Lage/Hans Lucas

Dans un entretien, rarissime, paru dans le Nouvel Obs de juin 2014, Dan DeLillo avoue :" Je ne pense pas que mes livres auraient pu exister dans un monde qui n'aurait pas connu l'attentat qui a tué Kennedy. En le tuant, Oswald a fait de moi un écrivain ". 

Cette fascination pour la violence politique est donc née chez DeLillo d’un drame interne à l’Amérique avant de prendre les couleurs d’une obsession des violences terroristes au Moyen Orient.  Et de l’anti-américanisme dont il a découvert l’intensité lors d’un séjour à Athènes où l’a mené une bourse de la Fondation Gulbenkian (de 1978 à 1981), pour écrire un roman sur la fin de …l’Europe. En Grèce ! 30 ans avant la crise, grecque, de l’euro ! 40 ans avant la Trump/mania anti-européenne8C’est de cette plongée dans la Grèce de l’époque, cette base arrière du terrorisme moyen-oriental, que sont nés deux des trois romans culte que met en scène Julien Gosselin en Avignon, dans une saga de 10 heures de littérature/ théâtre/cinéma/

Critique : ***

La partie la plus aboutie de cette trilogie de Gosselin est incontestablement Mao II " qui pourrait, dans son état actuel, circuler " seule " dans les théâtres européens et donc belges (à peine 3 heures, " abordables " par tout public avide de formes nouvelles).   " Mao II " offre un bel équilibre entre le propos- une fresque sur les racines de la guerre civile libanaise dans les années 80, avec au centre un écrivain s’offrant pour délivrer un otage. Et la forme, une concurrence dynamique entre théâtre, cinéma et littérature, comme si on assistait, grâce à un groupe d’acteurs fabuleux, à la " fabrication simultanée " d’une pièce, d’un film et du… roman. Un roman, moteur affiché de la pièce, abondamment cité " con amore " par Gosselin en surtitres qui ajoutent une dimension lyrique à l’ensemble et une méditation sur le temps.  Dans cette interview du Nouvel Obs, déjà citée, DeLillo donne une explication lumineuse de son attrait pour le terrorisme : " Dans Mao II, je décrivais la courbe géographique d'un écrivain inspiré par Salinger. Il vit reclus dans le désert et accepte d'être échangé à Beyrouth contre un otage détenu par des Palestiniens. Il le fait avec une logique qui est la sienne : il pense que les terroristes ont pris dans le monde contemporain la place des écrivains, qu'ils sont les derniers à réussir à faire bouger les consciences, un rôle qui était celui dévolu à la littérature jusqu'ici. "

Le terrorisme …et l’écrivain, ou l’intellectuel de haut niveau c’est aussi le centre du dernier volet de la trilogie Les noms " qui se passe à Athènes à la même époque.  On y voit un cadre américain perturbé par une série d’attentats qui dépassent la géopolitique réaliste et semblent obéir à une logique, à un " code " mystérieux lié à l’alphabet. On atteint un sommet de l’œuvre avec le fabuleux Frédéric Leidgens dans le rôle principal, comme un autoportrait en embuscade de De Lillo /Gosselin. Ici la violence est au creux du langage, avec une valeur quasi métaphysique : il contient la violence et la transcende. La scène finale des " Noms " sur ce thème est sublime mais entre minuit et une heure du matin après les 9 heures de spectacle déjà écoulées, le corps ne suit plus et l’esprit s’en veut de lâcher prise. Dommage car le rapport entre scène vivante et cinéma est le plus fouillé des trois épisodes. Et la musique, omniprésente, envahissante, parfois tonitruante dans les 2 épisodes précédents s’apaise, donnant enfin un accès calme à ce texte immense.  Seul le premier épisode Joueurs " qui amorce le thème du terrorisme de manière prophétique (écrit en 1977 et annonçant l’effondrement des " Twin Towers " avec un quart de siècle d’avance) nous a laissé sur notre faim. Sa forme uniquement cinématographique, sans rapport à la scène en fait du théâtre filmé un peu lassant. Et si le surgissement de " La Chinoise " de Godard nous amuse, comme un hommage de DeLillo au cinéma européen d’avant -garde, ces trois heures, plombées de décibels, pourraient lasser un public non averti de l’esthétique parfois agressive et sans concession.de Gosselin.  A Lille ou Paris (voir ci-dessous), vous pourrez d’ailleurs choisir vos épisodes. Nul doute que dans ce " work in progress " les versions post-Avignon seront retravaillées par ces perfectionnistes. Surtout ne lâchez pas prise à ce moment du marathon.

Julien Gosselin,une nouvelle esthétique théâtre/cinéma /littérature.

Cette trilogie avec " Mao 2 " en son centre est au total un excellent plaidoyer pour ce type de théâtre/film (pas " théâtre filmé " à l’ancienne) à partir d’une fascination littéraire, déjà défendu avec talent par Gosselin en 2014 à Avignon. C’était " 2066 " de Roberto Bolano, une terrible plongée dans les violences contre les civils en particulier les femmes au Mexique. Gosselin  s’appuie sur une extraordinaire troupe d’acteurs et de collaborateurs artistiques et techniques dont la dynamique incroyable et la qualité de jeu pendant 10 heures force le respect. Autour de ce noyau solide, qu’on sent soudé par l’enthousiasme, galvanisé par la taille du défi, Julien Gosselin poursuit son chemin à la recherche des racines du terrorisme et de la dynamique et de l’écriture et de l’image.

Mais pour son prochain spectacle " L’Homme qui tombe ", " récit intime des victimes du 11 septembre ", il " trahira " sa troupe au profit des acteurs du Toneelgroep Amsterdam, dirigé par Ivo Van Hove. Un théâtre européen de haut niveau se répand dans la génération des 30/40 ans, épaulée dans ce cas par Ivo Van Hove. Qui avait conquis Avignon en 2016 dans " Les Damnés " de Visconti, obligeant les acteurs de la Comédie Française à jouer …nus, au grand scandale de quelques conservateurs. L’invitation de Van Hove à Gosselin est une marque d’estime non négligeable. Il serait temps que les grandes institutions de la FWB prennent le " risque " d’inviter au moins " Mao II " dans leurs programmations pour cesser d’offrir à De Singel à Anvers, la primeur de la qualité française. A noter qu’à Lille (Théâtre du Nord) et Paris (Odéon, Festival d’automne), vous avez le choix entre un " pièce par pièce " en semaine et le marathon le week end.

 

" Joueurs, Mao II, Les Noms " d’après Don DeLillo, mise en scène de Julien Gosselin.

A Avignon jusqu’au 13 juillet (marathon)

A Valenciennes, (Le Phénix) les 6 et 7 octobre (marathon)

A Lille, (Théâtre du Nord) du 14 au 20 octobre (pièces séparées en semaine, marathon le week-end)

A Paris (Odéon, Festival d’Automne) du 17 novembre au 22 décembre (pièces séparées en semaine, marathon le week-end)

A De Singel, Anvers, les 2 et 3 mars 2019 (marathon)

Christian Jade (RTBF.be)