Avignon 2017: un cri déchirant ('Standing in time', Lemi Ponifasio) et un feuilleté d'intelligence ('Sopro', Tiago Rodrigues).

'STANDING IN TIME' Lemi Ponifasio
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'STANDING IN TIME' Lemi Ponifasio - © Anne C. Poujalat /AFP

Un très beau début de festival 2017. Après l’Antigone japonaise en Cour d’Honneur, voici deux spectacles raffinés qui s’adressent l’un à notre empathie archaïque (‘Standing in time’) l’autre à notre idée du théâtre. Le point commun : la force et l’élégance.

Critique :

Standing in time (Lemi Ponifasio). Une messe pour le temps des femmes (maori) ***

Il y a dix ans, en 2006 le KVS de Bruxelles invitait un inconnu venu du Pacifique, le Néo-Zélandais maori Lemi Ponifasio pour un ‘Requiem’ de Mozart commandé par Peter Sellars. Depuis lors son œuvre qui défend les coutumes et rituels du peuple maori et de ses femmes en particulier n’a cessé de nous parvenir. Parfois difficilement puisque cet esthète aux rituels sombres et intenses est aussi considéré comme un dangereux ‘révolutionnaire’ en tant que défenseur d’une minorité opprimée. Ainsi en 2008 " Tempest " a failli échouer parce qu’il mettait en scène un activiste maori poursuivi par la justice néo-zélandaise.

Standing in time’ traite aussi de justice appliquée à la condition des femmes maori mais aussi mapuche du Chili. " Le sujet du projet, écrit Ponifasio est de donner un visage et une présence aux femmes face à leur entourage…Avant la colonisation occidentale ces femmes étaient les principales auteures et compositrices des chants,  poèmes et cérémonies .. .Ici en tant qu’artistes, elles sont dans ce monde avec leur créativité, leur beauté et leur intelligence ".

Ce spectacle radical exige beaucoup d’empathie et d’attention car aucun des chants sublimes qui nous parviennent n’est ‘traduit’ mais offert en chœur ou en solos. Chœur d’une douceur déchirante, solos agressifs plein de colère qui s’élèvent dans un entourage sonore " pollué ", comme un souffle grossier qu’elles surmontent par leur art. Un tas de pierres éparses manipulé par le groupe permet à la fois de délimiter une frontière et d’illustrer leur combat. Il y a comme un mélange de plainte et de révolte face à leur condition mais  de résurrection aussi par le groupe. Une femme dénudée n’est pas ressentie comme un objet sexuel mais une interrogation au spectateur et une figure ‘christique’ sans la croix, que ses compagnes traitent comme un tableau de descente de croix. Tout le public n’entre pas constamment dans ce lent rituel ponctué de tableaux chorégraphiques d’une force étrange, qui s’insinue en vous. Mais le respect dominait dans l’accueil final du public comme si cette étrange messe de partage tellurique avait touché les plus sceptiques et les plus endurcis.

‘Sopro’ (Tiago Rodrigues) : l’amour du théâtre, une petite musique pleine de grâce ****

Quand vous pénétrez dans le Cloître des Carmes, un des lieux les plus fascinants d’Avignon, les murs anciens semblent avoir été ravagés par un incendie et des plantes ont poussé dans les interstices du sol. Une petite dame grisonnante, de noir vêtue et armée d’une partition parcourt la scène et à l’apparition de chaque actrice/teur semble lui dicter et sa partition et son espace sur le plateau. Comme si elle jouait plusieurs rôles, metteur en scène, régisseur et …souffleuse...visible.

Au centre de l’interrogation le rôle du souffleur ou plutôt de la souffleuse, ici Kristina Vidal qui occupe cette fonction en voie de disparition au Teatro Nacional de Lisbonne depuis 1978. Pas de biopic mais une fable à plusieurs dimensions,  une allégorie du théâtre comme (petit) métier menacé de ruine et disparition à l’horizon 2070. Ou encore un sport d’équipe où les acteurs sur scène se passent le ‘relais’ du rôle de souffleur, central, comme une mémoire collective de toute leur profession, de leur vie autour de ces rôles. Le plaisir est multiple puisque la question centrale (le théâtre est-il un objet condamné à mort ?) est traitée en douce, sans insistance .Et que le vrai centre c’est la démonstration du contraire,  la belle énergie, indestructible de ces acteurs dans des répliques jouissives des Trois  Sœurs  de Tchékov, d’Antigone (‘la’ vedette 2017) ou de ‘Bérénice’de Racine ;

Le faufilage subtil de ces ‘morceaux choisis’ est d’une infinie tendresse et permet à une vraie troupe d’exprimer toutes ses sensibilités :ce n’est pas par hasard si le modèle de Tiago Rodrigues est le collectif flamand TG Stan, rencontré à 20 ans, et qui " marque définitivement son attachement à l’absence de hiérarchie au sein d’un groupe en création ".

Au total ces acteurs inspirés, jamais emphatiques, tressent dans la douce nuit d’Avignon un hommage sensible au théâtre d’art, un théâtre de création collective.

 

‘Standing in time’ (Lemi Ponifacio) à Avignon jusqu’au 10 juillet

‘Sopro’ (Tiago Rodrigues) à Avignon jusqu’au 16 juillet

Christian Jade (RTBF.Be)