Avignon 2017 /OFF. Polémique. Israël demande l'interdiction d'une pièce sur Mohammed Merah, créée à la Manufacture.

4Moi, la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie4, de l’Algérien Mohammed Kacimi
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4Moi, la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie4, de l’Algérien Mohammed Kacimi - © Arnaud Bertereau Agence Mona

La France est-elle un pays de vaines polémiques ? Incapable de dialoguer avec son passé ? Aux Etats-Unis, la fin de la guerre du Vietnam a suscité et continue de susciter des films d’une violence extraordinaire qui interrogent cette histoire, sans menace de censure. A Avignon, la Manufacture, un lieu géré par le Belge Pascal Keiser, est l’objet d’une vive polémique pour un spectacle qui s’est terminé le 11 juillet mais doit être repris, à la fin de cette année au CDN de Normandie à Rouen.

Moi, la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie, du Français d'origine algérienne Mohamed Kacimi, rapporte les derniers instants de la vie de Mohammed Merah, à partir de ‘verbatim’ publiés, à l’époque,  dans Libération, qui s’était procuré les  derniers échanges entre le tueur et la police, avant qu’il ne soit abattu. L’auteur, Mohamed Kacimi, ne peut être soupçonné d’antisémitisme ou de sympathie pour l’Islam radical lui qui a été victime en Algérie des islamistes  du FIS. Et qui après les attentats de Charlie Hebdo, s’est fait mal voir des islamistes en affirmant qu’il existait un ‘antisémitisme endémique’ chez une partie des jeunes des ‘quartiers’ (voir le témoignage ci-dessous, d’André Marcowicz).Enfin bon nombre de ses œuvres ont été éditées à Acte Sud, dont la patronne était…Françoise Nyssen, l’actuelle ministre de la culture.

Je n’ai pas vu ni lu la pièce, (visible seulement du 6 au 11 juillet),pas plus que certaines personnes qui ont pétitionné contre elle: certains avocats d’une des victimes, qui menacent de poursuivre la pièce en justice (pénale). Ou la Ministre israélienne de la culture, Miri Regeb, issue de l’extrême droite, qui demande officiellement, aujourd’hui, à sa collègue Françoise Nyssen de faire interdire une pièce …non vue, ni lue ! Je rêve : un Etat étranger demandant à l’Etat français de faire interdire une pièce ‘d’office’ parce qu’elle porte sur un terroriste dont elle démonte les mécanismes mentaux? Manuel Valls avait déjà proféré : " expliquer c’est excuser ". Or Mohammed Kacimi, Françoise Nyssen le connaît bien : ses œuvres théâtrales sont publiées chez… Acte Sud !  La Ministre serait-elle coupable de complicité de publication d’un auteur… antisémite et pro-terroriste ?

Pascal Keiser, Président de la Manufacture, interrogé par téléphone affirme que ce spectacle ne fait en aucun cas l’apologie du terrorisme et de l’antisémitisme mais qu’il a une vertu pédagogique en éclairant de l’intérieur ce qui rend possible ces dérives. La polémique, pour lui a été " construite " par Meyer Habib, un député représentant les Français de l’étranger, appartenant en France à l’UDI, un centriste donc, mais à double nationalité (franco-israélienne) proche, en Israël  de l’extrême droite du Likhoud et de Netanyahou.

Le plus inquiétant  pour Pascal Keiser c’est le silence des milieux culturels et politiques français, hormis ‘Libération ‘et ‘Le Point’ qui lui ont donné la parole. Alors qu’il reçoit des menaces de mort suite à une pétition sur Facebook et à une campagne haineuse de ‘Valeurs actuelles’. Et que l’affaire est reprise au sommet de l’Etat, au moment où Emmanuel Macron a offert un accueil triomphal à Benjamin Netanyahou. Enfin Pascal Keiser  trouve curieux que la menace de  poursuites pénales entreprises contre l’auteur et le metteur en scène de la pièce soient le fait d’un groupe d’avocats qui affirment vouloir défendre les victimes. Or Simon Cohen, l’avocat des parents de 2 des 3 petites victimes juives défend "la liberté absolue de la création artistique  qui peut s'appliquer à n'importe quel sujet."

On en est là. Le Président de la Manufacture m’a conseillé de lire, sur son site Facebook, le témoignage d’André Markowicz, un des plus grands traducteurs français, respecté de tous, qui  n’a pas vu le spectacle mais lu la pièce : pour lui, lecteur professionnel, il n’y a nulle apologie du terrorisme ni de l’antisémitisme mais le portrait d’un monstre dégénéré, le contraire d’un ‘modèle’, un ‘anti-modèle’ par excellence. André Markowicz (sur son site Facebook, ouvert à tous) : pour les lecteurs curieux voici quelques extraits de cette analyse avec le lien vers le site FB https://www.facebook.com/andre.markowicz (commentaire du 15 juillet).

 

Christian Jade (RTBF.be)

Extraits du témoignage d’André Markowicz (traducteur)

André Markowicz est le traducteur émérite de Shakespeare, de Dostoïevski  et de  tout le théâtre russe. Voici ce qu'il en pense après lecture du manuscrit contesté. Moi, la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie, du Français d'origine algérienne  Mohamed Kacimi.

 

" Le portrait de Merah qui s’en dégage ?

Le portrait d’un homme qui, non, n’est pas un zombie, un automate, mais, justement, un homme — un être humain, ce qui le rend d’autant plus monstrueux. Monstrueux, répugnant et pathétique — un homme qui n’arrête pas de flotter dans sa vie, dans ses idées (si l’on peut appeler ça des " idées "), un homme qui passe sa vie à jouer à des jeux vidéos de massacres (il est très bon là-dedans) et qui ne fait aucune différence entre les cibles qu’il dézingue sur l’écran et celles qu’il fait dans la vraie vie, parce que, finalement, pour lui, il n’y a aucune différence entre la vie et l’écran, — et c’est d’autant plus stupéfiant quand il refuse de dire qu’il a tué des enfants dans une école : non, il n’a pas tué des enfants, il a frappé " des cibles ". Des cibles. Pas des gens, pas des enfants. — Un homme pour lequel l’idéal, c’est de tirer sur des " cibles ", et… de regarder les Simpson à la télé. Et il largue sa fiancée (laquelle a 17 ans) pour cette raison majeure, qu’elle, visiblement, elle n’aime pas les Simpson.
On a du mal à y croire, au début, et non, — tout est absolument factuel. Le fun, dans la vie, pour Mérah, c’est les armes, les motos, et les Simpson. C’était un homme d’une bêtise, d’une brutalité primales, primaires, absolues. Un monument de crétinerie. — Mais il était un homme. Je veux dire qu’il n’était pas un monstre, et c’est justement ça qui le rend si terrible. Ce n’était pas, je ne sais pas, un malade mental. C’était un homme façonné

par la violence — celle de son père d’abord, puis de son frère, qui le dresse, lui, en lui lançant son pitbull quand il veut le faire obéir (ce qui fait que Mérah porte des traces multiples de morsures profondes), puis par la prison — et là, la question de Mérah devient autrement complexe et elle devient la nôtre : comment une petite frappe, qui ne connaît de moyen de s’exprimer que ses poings, soudain, en prison, se tourne vers l’islam, et trouve tout de suite des gens qui le dirigent vers une conception très simple : tous les infidèles, il faut les tuer. Ce ne sont pas des hommes, ce sont " des cibles ".

 

D’où part la polémique ?

Tout semble avoir commencé par une lettre d’un député français, Meyer Habib (représentant les Français de l’étranger, en l’occurrence les Français d’Israël), envoyée à Françoise Nyssen, ministre de la Culture…

Meyer Habib, il est élu sous l’étiquette UDI, en Israël, il est un membre de l’extrême-droite du Likoud, et un ami très proche de Netanyahou. C’est, quoi qu’on dise, l’extrême-droite du sionisme israëlien, et du sionisme français. Sa lettre est un modèle : pas un mot sur le spectacle (qu’il n’a pas vu, évidemment), à part une considération sur le titre, — une considération absurde. En quoi dire " j’aime la mort " est-il faire une " apologie " du terrorisme ?

 

Qui est Mohamed Kacimi ?

Mohamed Kacimi, au moment des meurtres de Charlie Hebdo, est — et il en a payé le prix — l’un de ceux qui ont dit qu’il existait un antisémitisme endémique, naturel, devenu instinctif, chez une partie de la jeunesse dite des " quartiers ", et que cet antisémitisme, lié à une compréhension inculte de l’islam, est le signe d’une rupture profonde au sein de la société française. Mais il existe aussi, dans une certaine droite sioniste, un commerce de la victimisation, au nom d’objectifs qui n’ont rien à voir avec les victimes elles-mêmes, et ce commerce est le propre de tous les nationalismes.

 

La totalité de cette analyse/témoignage sur FB https://www.facebook.com/andre.markowicz (commentaire du 15 juillet).