Avignon 2017 :'De Meiden' ('Les Bonnes') de Jean Genet, m.e.s. Katie Mitchell. Une perversité si chic.

"De meiden' Katie Mitchell
"De meiden' Katie Mitchell - © Jan Vesweyveld

Critique ***

De Katie Mitchell, on a des souvenirs éblouis. Au Festival d’Aix-en-Provence où elle a monté un inoubliable ‘Written on skin’ de George Benjamin (2012) ou une ‘Pelleas et Mélisande’ de Debussy, sensuel, étrange, féministe. Ici même à Avignon, en 2011, une ‘Mlle Julie’de Strindberg, rebaptisée ‘Kristien’, exposait le point de vue de la servante délaissée. Avec, sur scène, une impressionnante armada de camera/men/women nous proposant en direct le cinéma actif dans le théâtre.

Adaptant Les Bonnes de Jean Genet avec des comédien(ne)s du prestigieux Toneelgroep Amsterdam, dirigé par Ivo Van Hove, Katie Mitchell adapte l’œuvre à notre époque et au pays d’accueil, la Hollande. Les bonnes sont donc de malheureuses Polonaises exploitées par une ‘Madame’ hollandaise qui n’en est pas une : c’est un travesti, énorme athlète efféminé qu’elles singent en son absence. Ce n’est pas la première fois que Les Bonnes de Genet sont jouées sur le mode ‘interrogation sur le genre’, soit que Madame, soit que l’une des bonnes  soit un travesti. Ou que les Bonnes sont des "’étrangères ‘, des noires, par exemple, rencontrées dans tous les hôtels du monde.

Simplement curieuse nous paraît la justification de Katie Mitchell: " la féministe en moi se refusait à raconter l’histoire d’une femme opprimant d’autres femmes ". Un raisonnement un peu ‘basique’ et militant  ‘primaire’ pour une femme aussi subtile ! Comme si un homme ‘efféminé’ ne pouvait pas être plus doux avec des ‘bonnes’ qu’une femme hommasse qui se la joue homme ! Mais ici c’est le pouvoir de l’argent qui compte dans une société contemporaine où les homosexuels ont pignon sur rue. Passons.

Ce qui ressort de l’atmosphère générale c’est une transposition dans le monde hyper-friqué des classes dominantes actuelles: appartement luxueux aux couleurs pastel raffinées, style suite d’un Palace 5****, avec une énorme garde-robe, le terrain de jeu des bonnes qui singent leur " Madame " avec perruques et atours pimpants. Tout en distillant leur haine, elles pratiquent la délation pour faire mettre en prison le Monsieur de la Dame et préparent leurs projets meurtriers (qui finissent en suicide). Surprise : une coupure sur la partie la plus ‘mélo’, l’étranglement et le meurtre  sanglant de Madame, comme si cette action n’entrait pas dans le projet de Katie Mitchell (trop naturaliste ?) : le rapport des deux bonnes et leur échec suicidaire est plus important que le seul moment de révolte active et  violente de la pièce. Une esthétique feutrée, où l’essentiel est le rapport des bonnes entre elles plus qu’à leur maîtresse. Une sorte d’intériorisation du sujet, très joliment mis en couleurs, avec une direction d’actrices subtile et un trio magique : Marieke Heebink (Claire), Chris Nievelt (Solange) et Thomas Cammaert (Madame) sont d’un niveau " Toneelhuis Amsterdam ", avec cette façon de jouer les actions et les sentiments par le corps, la voix et cette denrée rare : la présence évidente. J’avais l’impression d’assister à un opéra sans musique. La maîtrise est bien là, mais il y manque un je ne sais quoi de passion pour en faire une référence


‘De Meiden’ de Jean Genet, m.e.s de Katie Mitchell, jusqu’au 21 juillet.

Christian Jade (RTBF.be)