Avignon 2016. Les Doms "Habiter une petite maison sans grâce, aimer le boudin" (J.M. Piemme) : fierté ouvrière et humour

«Habiter une petite maison sans grâce, aimer le boudin» (J.M Piemme)
«Habiter une petite maison sans grâce, aimer le boudin» (J.M Piemme) - © Alice Piemme

D’un récit autobiographique de J. M. Piemme, Spoutnik, Philippe Jeusette et Virginie Thirion tirent un spectacle hyperréaliste à trois voix où la nostalgie du passé ouvrier n’a rien de passéiste. Lucidité et drôlerie.

Critique : ***

Tout commence par la fiction d’une naissance, racontée par le bébé lui-même, en pleine conscience de ce qui lui arrive, déjà " sujet de l’histoire ".Cette "reconstitution des faits", d’après la légende familiale, nous met déjà le sourire aux lèvres. Le bébé hyper-lucide nous raconte les contradictions entre son père et sa mère : mettre un enfant au monde, en 1944, en pleine offensive allemande des Ardennes ? "Je n’en veux pas, on a déjà le chien" avait hurlé le père…avant d’empoisonner le chien ! Et sa pauvre mère qu’il déchire à l’accouchement: " J’ai été pris de panique de me sentir aussi nul alors que je n’étais même pas encore né. ".

Tout est de la même eau, dans les faits (fictifs, réels, exagérés?) et dans la distance mise à les raconter, avec une jubilation douce et un mélange de tendresse et de critique bienveillante vis-à-vis de son milieu ouvrier liégeois. Piemme est fier d’en être issu, sans en faire l’apologie aveugle ou militante. Le père comme la mère sont décrits avec cette distance romanesque (ou théâtrale), selon que vous lisez Spoutnik, le récit original (éditions Aden) ou viviez son adaptation théâtrale. On passe ainsi des caves des immeubles, avec la peur des V1 meurtriers de la fin de la guerre, à la dure vie du père, au laborieux parcours scolaire de Jean-Marie, que rien ne prédestinait à sortir de sa "classe sociale" sinon un pari soudain du père de projeter son fils à l’Université. Entretemps des scènes hilarantes sur la visite de la famille à l’expo universelle de 58 de Bruxelles et son fameux Spoutnik russe, une occasion de faire sentir l’hostilité entre Bruxelles la bourgeoise et Liège, la prolétaire. La finesse du texte et de son interprétation ne font pas de ce spectacle un morceau de nostalgie mais une description parents /enfants, où jeunes et vieux peuvent " prendre leur pied "…théâtral.

Philippe Jeusette est le récitant principal, l’ombre de Piemme, d’une douceur vocale étonnante- : une remarquable performance, "moderato cantabile" avec, notamment une belle imitation d’Elvis Presley. Il est accompagné par Eric Ronsse, parfois ombre du père mais surtout musicien capable d’imprégner le récit de musique traduisant plusieurs époques.

Quant à Virginie Thirion elle se donne plusieurs fonctions : metteuse en scène mais aussi le fantôme de la mère dans ses occupations domestiques. Enfin quelques photos et super 8 d’époque donnent à ce théâtre partiellement documentaire, une saveur particulière, qui nous fait remonter dans le temps perdu sans oublier le temps présent de la région liégeoise en arrière plan implicite.

Au total un spectacle qui joue sur le charme et l’intelligence critique. Un très beau Piemme, doux, tendre, lucide et d’une intelligence non agressive, le tout déjà visible dans le titre.

J’habitais une petite maison sans grâce, j’aimais le boudin, de J. M Piemme

-au Théâtre des Doms à Avignon du 7 au 27 juillet.

Christian Jade (RTBF.be)