AVIGNON 2016. "Les damnés" de Visconti, revus par Ivo Van Hove, sublime et glacial rituel de mort en Cour d'Honneur.

"Les Damnés"d'Ivo van Hove , d'apr!s L. Visconti
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"Les Damnés"d'Ivo van Hove , d'apr!s L. Visconti - © Christophe Raynaud de Lage

Les débuts du III è Reich scannés à travers la décadence d’une riche famille industrielle allemande, partiellement inspirée par la famille Krupp, c’était le thème des " Damnés ", film culte de Visconti, à la fin des années 60. Cinquante ans plus tard, le metteur en scène flamand Ivo Van Hove  reprend le scénario du film mais pas son esthétique.

Van Hove est un sculpteur d’espaces théâtraux capables d’accueillir des histoires fortes. Peu importe l’origine : théâtre ou  cinéma, textes anciens ou contemporains. Seule importe l’intensité : Shakespeare, Arthur Miller, Bergman ou Visconti, du moment que ces textes continuent à nous interpeller, à nous hurler des vérités dérangeantes dans un langage visuel et sonore percutant.

Soit "Les damnés" de Visconti ou la chute de la dynastie industrielle des von Essenbeck. Les débuts de l’ascension hitlérienne sont toujours utiles à se remettre en mémoire. Quelques brèves minutes d’images d’archives, projetées sur un immense écran, viennent donc rappeler, à des moments clés du drame familial, le contexte de l’ascension d’Hitler, parvenu au pouvoir par les urnes. De l’incendie du Reichstag, le Parlement élu, en 1933 à la " Nuit des Longs Couteaux " en 1934 -où il élimine une partie de ses forces spéciales, les SA, en passant par le premier camp de concentration, à Dachau et l’autodafé symbolique des livres " décadents ", négation de la culture : ces moments "historiques" sont devenus des symboles négatifs universels.

Dans ce contexte le vrai noyau dramatique, d’une intensité flamboyante, est le portrait, implacable, d’une grande famille en pleine dislocation interne. Le père, Joachim von Essenbeck , encore fort proche des valeurs allemandes traditionnelles, méprise Hitler et ses sbires. Il sera exécuté le jour de l’incendie du Reichstag. On assistera à sa mise en bière dans le premier des 6 cercueils immenses, alignés côté…cour, où une caméra viendra nous plonger dans son agonie. Le même sort et le même rituel funèbre seront réservés à d’autres membres de la famille, une petite fille juive, Lisa, un couple de juifs, Elisabeth et Herbert. Exécuté aussi, Konstantin, l’héritier le plus " hitlérien ", membre des S.A .Exécutés enfin au moment de leur mariage, Sophie et Friedrich, fort proches des nazis,  dont les cendres seront dispersées par le dernier survivant, Martin. Un tourmenté, à la tête creuse  qui agit pour se venger de sa mère, plus que par adhésion profonde à la doctrine nazie. Un témoin extérieur, Von Aschenbach, vrai nazi, froid calculateur, manipule ces marionnettes familiales et les utilise tour à tour pour donner aux nazis le pouvoir économique et militaire.

Une esthétique intelligente, raffinée, sensuelle.

 

Comment rendre actuel, visible et audible, ce règlement de comptes violent et répétitif? La maîtrise technique de l’équipe Van Hove est partout à l’œuvre, débordant d’intelligence et de sensualité. La scénographie de Jan Versweyveld est d’une simplicité biblique : côté jardin des tables miroirs pour observer les métamorphoses des personnages tourmentés et 4 lits pour les rituels sexuels, dont l’inceste. Côté cour 6 cercueils pour les rituels de mort. Au centre un immense tapis orange, symbole de feu qui sera souvent reflété par l’immense écran qui capte aussi bien des gros plans virtuoses que des illusions inouïes. Ainsi la " Nuit des longs couteaux ", une orgie homo qui se termine en massacre part d’un couple d’acteurs nus sur le plateau, multiplié sur l’écran par leur reproduction presque infinie. A la fin le tapis orange devient noir et l’image à l’écran passe de la couleur  à un extraordinaire noir et blanc. Un  rendu d’autant plus dramatique qu’on assiste à des images surexposées comme un film en version " négatif " : effet garanti pour conclure cette danse macabre. La musique live d’Eric Sleichim est confiée à quatre saxophonistes " live ", capables de jouer une partition faisant écho à Bach, Richard Strauss ou du heavy metal ! Ils ponctuent l’horreur des rituels funèbres de cacophonies effrayantes encore aggravées par des "pleins feux " sur le public pour nous rappeler que nous sommes toujours sous la menace.

Enfin les acteurs de la Comédie française ne se contentent pas de leur belle diction : le texte est vécu de l’intérieur, sans éloquence superficielle, mais avec toute l’expressivité d’un corps mis (parfois) à nu. Denis Podalydès (Konstantin), Guillaume Galienne (Friedrich), Elsa Lepoivre (Sophie), Eric Genovese (Von Aschenbach), Didier Sandre(Joachim) et Christophe Montenez (Martin), sans oublier d’émouvantes fillettes, respiraient à la première, le bonheur de sortir de leur registre habituel. Récompensés par une standing ovation, rare à Avignon.Ivo van Hove a placé dans la Cour d’Honneur (puis à la Comédie française) un spectacle rare, un chef d’œuvre.

 

" Les damnés ", d’Ivo Van Hove, d’après le scénario de Luchino Visconti,

A Avignon, cour d’Honneur jusqu’au 16 juillet.

A Paris, Comédie Française, du 24 septembre au 13 janvier.

Christian Jade. (RT BF.be)