Avignon 2014 : "Fountainhead" ou le libéralisme mis à nu, la virtuosité soufflante d'Ivo Van Hove

"The foutainhead" Ivo Van Hove
"The foutainhead" Ivo Van Hove - © Christophe Reynaud de Lage/Festival d'Avignon

Peut-on placer deux visions de l’architecture au centre d’une pièce, tirée d’un roman sur les années 1920 et captiver le public pendant quatre heures ? Pari tenu pour le Belge Ivo Van Hove, dont l’ambition fait l’unanimité du public et de la presse.

 

Critique:****

Au départ un roman relativement peu connu en Europe, d’Ayn Rand, écrivaine américaine d’origine russe qui pose deux manières de concevoir l’architecture, "sociale et utile" ou œuvre d’art "pure", individualiste. Le roman et la pièce proposent aussi -avec quelle intensité- une réflexion philosophique sur la société des années 1920, étrangement semblable à la nôtre. Comme si un siècle plus tard on faisait machine arrière vers un libéralisme pur et dur.

Roman et "théâtre d’idées", donc, revendiqué par Ivo Van Hove, mais pas question ici de manichéisme à la Hugo, entre le bon et le mauvais, l’ignoble arriviste sans talent opposé au pur génie incompris par une société ingrate. Certes le petit génie individualiste, Howard Roark, bénéficie d’une "aura" il préfère l’art pur, la pauvreté et l’incompréhension à l’approbation sociale, l’ambition et le cynisme qui rapportent gloire et fortune. Mais son discours final sur la société donne froid dans le dos. Inversement il n’est pas reluisant, Peter Keating, le petit "copieur", adepte d’une architecture sociale sans ambition, au goût du client, et qui largue sa fiancée pour la fille du patron. Mais au long des quatre heures d’un spectacle tendu, les nuances s’accumulent et la passion amoureuse vient bouleverser tous les critères. Le balancier affectif de l’ensemble, la belle Dominique Francon, la fille du patron architecte, remet les pendules à l’heure. Son personnage, central, sado-maso, est à la fois le reflet du cynisme général, dont elle n’est jamais dupe, la juge de ses amants qu’elle méprise ou adule, et la clef de toutes les contradictions des personnages. La deuxième partie introduit un personnage fort, Gail Wynand, un magnat de la presse people sans scrupules jouant sur les basses passions de ses lecteurs pour devenir richissime et politiquement puissant. La manière dont ce cynique "séduit" Dominique tout en lui laissant sa liberté, ses points communs paradoxaux avec l’architecte solitaire, tout ce tissu complexe, avec ses surprenants rebondissements nourrit la trame.

Une trame complexe tenue à bouts de bras par une équipe d’acteurs hollandais simplement fabuleux de naturel, d’intensité, de justesse. Pas une seule faiblesse même dans les rôles secondaires : un régal. Mais ces acteurs sont à leur sommet parce qu’ils évoluent sous la direction d’Ivo Van Hove, étonnant de précision dans la direction d’acteurs et dans une scénographie de Jan Versweyveld d’une architecture à la fois complexe et évidente. Sur un immense plateau, comme un bureau d’architectes, le spectateur voit le spectacle se construire, avec tous les techniciens agissant à vue. Ajoutez des projections vidéo qui alternent images réalistes, dessins architecturaux, gros plans et scènes d’amour dans une ambiance bleutée. Et puis ce rythme souple d’une musique d’Eric Sleichim jouée live par le groupe Blindman qui accompagne et l’évolution des acteurs sur le plateau et les subtilités du texte très bien surtitré. Et vous obtenez ce spectacle " total ", où l’intelligence et la sensibilité du spectateur sont sollicitées constamment, sans effort. On sort de ce spectacle de 4H comme des 8H30 du Faust, de Nicolas Stemann, l’an dernier à la Fabrica : simplement heureux !

The fountainhead, la source vive, d’après Ayn Rand, m.e.s Ivo Van Hove

Avignon jusqu’au 17 juillet-

-Anvers , De Singel le 4 octobre www.desingel.be

-Amsterdam, du 26 août au 3 octobre www.tga.nl

Christian Jade RTBF(be)