Avignon 2012 : La Mouette de Tchekhov, flinguée en Cour d'Honneur.

Avignon 2012 : La Mouette de Tchekhov, flinguée en Cour d’Honneur.
Avignon 2012 : La Mouette de Tchekhov, flinguée en Cour d’Honneur. - © Tous droits réservés

Il est rare que je dise: "rien à prendre", dans une mise en scène de professionnels reconnus ou de vaillants débutants. C’est hélas le cas de La Mouette, d’Arthur Nauzyciel, en Cour d'Honneur.

Comment faire jouer faux toute une troupe qui compte de remarquables acteurs, comme Laurent Poitrenaux, sublime l’an dernier dans Jan Karski, mis en scène par le même Nauzyciel, ou la grande Dominique Reymond, formée par Antoine Vitez? Comment faucher net un(e) jeune espoir de la Comédie Française, Marie-Sophie Ferdane, en lui faisant hurler son rôle de Nina avec un éternel sourire de Joconde. On est en principe dans Tchekhov, la finesse, l’élégance, le naturel, la mélancolie douce-amère, défendu avec quel talent dans cette même Cour par Eric Lacascade en 2002, dans un Platonov d’anthologie?

 La recette de l’échec programmé est simple : faites beugler vos acteurs comme s’ils jouaient La Dame aux Camélias, à la fin du XIXè siècle, avec Sarah Bernhardt toujours la manœuvre! La référence à la fin du XIXè s est d’ailleurs présente avec la projection d’un petit film de Louis Lumière sur le décor lourdingue en forme de navire échoué (prémonitoire )de Riccardo Hernandez. Ne les faites surtout pas jouer entre eux mais plantez-les au milieu de la scène, comme de vieilles divas chantant leurs arias à trémolos, face au public. Maintenez-les assis ou couchés, plutôt que debout. A ce régime, le texte caricatural "novateur" de Treplev, surjoué par la malheureuse Nina, devient la norme générale du spectacle, amplifiée par des déplacements "chorégraphiques" insipides signés Damien Jalet. Pour ajouter au ridicule dotez ces malheureux acteurs de masques de mouettes dont ils jouent comme ils peuvent .Enfin pour allonger la sauce et montrer votre "modernité" couvrez le spectacle d’une musique en continuo "live", lassante, de Xavier Klaine (Winter family) et de quelques solos bienvenus de Matt Eliott pour soulager de l’ennui général. Et vous aurez 4h15 de spectacle emphatique, inaudible où il faut beaucoup de courage pour rester au-delà de l’entracte. A Avignon, reflet de la société, on ne chahute plus à la fin, on se tire sur la pointe des pieds pour éviter la fin. Et ceux qui restent sont des gens civilisés qui applaudissent poliment ou avec enthousiasme, ces acteurs vaillants, obligés de jouer contre Tchekhov et pour Nauzyciel. Certains spectateurs ont même dû croire que la diction à la Sarah Bernarht était un retour à la saine tradition française, opposée à ces productions étrangères surtitrées.

NB : 1) la tournée de ce spectacle est immense et passe par Valenciennes. Il vous est même possible de le voir sur France 2 le 24 juillet. Et si ça donnait en télévision ? Jolie surprise paradoxale. Le gros plan TV et le zoom donnant mouvement et vie à ces corps qui dans la Cour ne sont que des porte voix immobiles !

2) comme nous le disait un couple de spectateurs français, fuyant le spectacle à l’entr’acte, il y a une vraie et magnifique Mouette à voir en off, au Théâtre des Doms, à 11h du matin. L’adaptation de la Mouette, rebaptisée "La nostalgie de l’Avenir" fait salle comble depuis une semaine. Elle est due à Myriam Saduis, cette version, concentrée sur les personnages principaux et qui en 2 heures va à l’essentiel, avec une troupe soudée de comédiens…tchékhoviens, nuancés, frémissants, intériorisés. La version vue en Belgique, au Théâtre Océan Nord, resserrée, est encore plus efficace ici. Les vrais fous de Tchékhov peuvent évidemment comparer les deux versions. Comme critique, obligation de voir les 2. Comme spectateur, le choix du plaisir se portera sur la version des Doms. Ce n’est qu’un avis !

La mouette, selon Nauzyciel, en cour d’Honneur jusqu’au 28 juillet

La Nostalgie de l’Avenir, une Mouette vue par Myriam Saduis, au théâtre des Doms, jusqu’au 28 juillet.

Christian  Jade