Avignon 2010: Anne Teresa De Keersmaeker, le corps en flûte

Anne-Teresa De Keersmaeker trouve son inspiration dans la musique plus que dans le lieu. Exception réussie à Avignon où le cloître des Carmes bénéficie d'une musique médiévale subtile et de la grâce musclée des corps.

Je me souviens de Mozart Arias dans la Cour d'Honneur, en 1992, un spectacle superbe, plein de vigueur, de beauté et d'humour: du vrai Mozart, un peu long , accueilli par des vivats et des huées. Classique à Avignon. Je vois encore Anne-Teresa l'orgueilleuse , entraînant sa troupe pour dompter et défier ce public divisé : un vrai chef d'équipe, assumant ses responsabilités, sûre d'avoir raison face à ces hurleurs de mauvaise foi: image magnifique.

Rien de tout ça dans En atendant, (un t en langue d'oc ancienne), sa création 2010, accueillie dans avec une ferveur presque religieuse par un public séduit. La belle harmonie entre le lieu jadis  sacré, la musique médiévale et la simplicité sensuelle des danseurs a fait l'unanimité. Et pourtant, là aussi elle a pris tous les risques et s'est lancé un beau défi: jouer à 20h30, en pleine lumière solaire et terminer dans un début de pénombre vers 22h, sans un projecteur! Le Cloître des Célestins, avec ses deux arbres immenses et la profondeur minimale de son plateau ont fait se casser les dents nombre de metteurs en scène de théâtre et je n'ai pas souvenir d'une grande création chorégraphique dans ce lieu difficile.

Mais l'art subtil- nom de la musique polyphonique du XIVè qu'elle a été dénicher pour correspondre, historiquement, au lieu, lui a servi de fil conducteur et de défi: fil conducteur puisque certains des poèmes qui sont chantés évoquent des peines d'amour  en langue langue d'oc . Mais rien de moins sensuel , au départ que cette musique. Anne-Teresa l'avoue:"ce sont essentiellement des musiques sacrées et je ne savais pas trop quoi en faire sur un plateau de danse. J'éprouvais une sorte de pudeur au moment de mettre des corps dessus".

Son spectacle recèle  cette pudeur, cette hésitation, cette audace mesurée. Il commence par un étonnant morceau de flûte solo exécuté comme toute la musique" live" et les danseurs, d'abord groupés se lancent dans l'arène , parfois sans musique, parfois sur cette musique. Cette "valse hésitation" entre musique et danse (avec ou sans?) fait la beauté de cette heure trente où la lumière déclinante naturelle ajoute un charme de ce chant d'amour à une ville et une époque,  l'Avignon du schisme  papal. Une époque où la mort régnait, via de terrifiantes épidémies de peste. De cela aussi En Atendant rend compte par le regroupement des corps de danseurs morts qui ira, dans le crépuscule finale jusqu'à une pudique nudité. La sensualité est là par le fait, entre autres que la danse, sans musique, s'exécute sur un tapis de terre  qui amortit les pas, évitant les stridences d'une danse sur parquet.

Bref un beau moment de recueillement, une nouvelle musique ...ancienne jouant sur la mélancolie et non le rythme trépidant: défi relevé. On attend avec curiosité la transposition du thème dans une salle moderne, sans l'archaïsme naturel du lieu et son pouvoir naturel.

En atendant, de ATDK, à Avignon jusqu'au 16 juillet puis au Théâtre de la Monnaie, du 25 au 30 septembre.

Christian Jade (RTBF.be)