Aviel Cahn, un intendant d'opéra passionné de (géo)politique, d'Anvers à Genève

"Macbeth" de Verdi m e s Michaël Thalheimer
2 images
"Macbeth" de Verdi m e s Michaël Thalheimer - © Annemie Augustijns

Arès 10 ans à la tête de l’Opera/Ballet Vlaanderen, Aviel Cahn part sur un triomphe puisque les célèbres "Opera Awards" londoniens ont fait de l’Opera Vlaanderen la meilleure maison d’opéra mondial 2019! Il s’envole dès septembre diriger le Grand Théâtre de Genève.

Le dernier spectacle programmé par Aviel Cahn est un peu à l’image de l’ensemble de sa direction. Macbeth de Verdi (visible à Anvers jusqu’au 6 juillet), c’est une histoire de monstres mais surtout une énorme allégorie sur la folie du pouvoir politique. Le metteur en scène Michaël Thalheimer part d’une idée scénique simple : tout se passe dans un énorme espace en forme de cuve, qui peut figurer le chaudron des sorcières comme un creux de la forêt d’où surgiront les vengeurs. Les sorcières sont dans la tête de Macbeth et surtout de sa femme, plus "masculine" que lui : une " étude de genre " très contemporaine. Enfin si le sang est bien présent sur les bras de Lady Macbeth, la teinture est plus "métaphorique" que réaliste.

C’est comme un résumé de la philosophie d’Aviel Cahn à Anvers et à Gand : des sujets politiques, historiques ou contemporains mais traités de la façon la moins "réaliste" possible. Ce Suisse allemand nommé à Anvers à l’âge de 33 ans avait déjà fait ses preuves en Chine, en Finlande et à Berne avant d’atterrir à Genève, dès septembre prochain. Il parle abondamment de ses 10 ans de "règne" dans Out of the Box, un livre quadrilingue (néerlandais, anglais, français et allemand) où, chose rare, le texte est plus important que l’iconographie !

On a passé en revue avec lui quelques-unes de ses réalisations les plus fortes - "Samson et Dalila", "La Juive", "Les Bienveillantes", "Infinité now" ou "Le Duc d’Albe" - qui ont comme point commun d’interroger les rapports du politique, du religieux voire de la métaphysique. Avec une prédilection pour les rapports entre juifs et musulmans ("Samson et Dalila"), juifs et chrétiens ("La Juive"), la Shoah ("Les Bienveillantes"). Mais aussi la guerre 14/18 ou la répression espagnole en Flandre. Chaque fois, il propose une réflexion contemporaine, jamais du folklore archaïque.

Voici donc l’interview "fleuve" d’un homme dont la programmation m’a passionné pendant 10 ans, mêlant le goût de la création contemporaine et une interrogation passionnante sur la judéité et les jeux de pouvoir politiques. Dans un contexte anversois où les trois religions du Livre (juifs, musulmans et chrétiens) vivent leurs passions contradictoires...

L'interview d’Aviel Cahn

Quand vous débarquez à Anvers, qu’est-ce qui vous frappe ?

Aviel Cahn : Mon premier choc, c’est le titre d’un journal: "Le Juif suisse" (Impensable en Suisse !). J’y ai vu une espèce d’antisémitisme présent aussi dans la façon dont on traite le sujet d’Israël. À Anvers, il y aussi une rencontre énorme de juifs et de musulmans. C’est intéressant. Donc je me suis dit : "il faut y aller". Et le spectacle phare de ma première saison ce fut "Samson et Dalila" de Saint Saëns, mis en scène par un juif israélien Omri Nitzan et un Palestinien musulman, Amir Nizar Zuabi.

Un projet utopique ce "Samson et Dalila", plus possible aujourd’hui ?

Quand on a commencé à le planifier en 2007, il y a 12 ans, la réalité était différente. Il y avait à espérer, à penser, peut-être à croire. Aujourd’hui, Amir Nizar Zuabi constate que rien de tout cela ne s’est manifesté. Au contraire, la situation est pire que jamais, il n’y a aucune perspective. Aujourd’hui, pour ce type de projet, on peut collaborer, on peut essayer, mais lui n’y croit pas. Donc c’est intéressant de voir comment l’histoire a évolué les 10 dernières années.  Il faut revoir ce projet-là avec les yeux d’aujourd’hui.

Vous adorez jouer les provocateurs politiques. "Le Duc d’Albe", de Donizzetti, met le doigt sur le nationalisme flamand ... et catalan ?

C’est très politique, de fait, le duc d’Albe en Flandre. Mais à la reprise, l’année dernière, le contexte ajoutait un autre conflit actuel, l’histoire des Catalans contre Madrid. Et Carles Puigdemont qu’on a fait venir à la première, c’était plutôt rare ! L’Espagnol comme occupant : les Flamand du XVIe siècle ce sont les Catalans d’aujourd’hui aux yeux de Puigdemont. L’opéra nous permet quelques fois de revisiter l’histoire et de l’interpréter, avec les yeux de notre temps.

Inviter Puigdemont, c’était de la provocation ?

Evidemment. Mais la provocation, ça provoque aussi … la pensée.  La provocation gratuite, c’est stupide, ça ne sert à rien. Si la provocation a un sens, un contexte intéressant, alors elle fait du bien.

"La Juive" parle de la cruauté des chrétiens vis-à-vis des juifs. Quelle était votre demande au metteur en scène ?

Peter Konwitschny et moi ne voulions pas des clichés pittoresques sur le judaïsme. Il voulait une allégorie plus large, et pas seulement ce conflit-là, de cette époque-là. D’où cette idée que les gens, à la fin, ne se distinguaient que par la couleur de leurs mains. On pouvait laver les mains, tout à coup il n’y a plus aucune différence. On ne l’a pas réduit aux affrontements juifs/chrétiens. Il a utilisé des couleurs pour ne pas montrer trop clairement des symboles juifs, ou des symboles catholiques. A l’arrière de la scène, il y avait la fenêtre d’une église, ce qui pourrait être aussi la fenêtre d’un temple d’une autre religion.

Mais cette œuvre-là, on l’a créée juste après les attentats au Musée Juif de Bruxelles ! Et c’est Peter qui a mis la Juive, Rachel, au milieu de l’opéra avec de la dynamite : elle se présente comme une terroriste juive potentielle ! Ça a fait beaucoup de bruit à l’époque, et surtout certains juifs disaient qu’on ne pouvait pas faire ça, à ce moment-là. De fait, dans ce spectacle, Peter thématise le terrorisme religieux…juif. C’était une actualité que nous n’avions pas prévue.

D’autres opéras ont été rattrapés par l’actualité !

Avec "Le Duc d’Albe", nous n’avions pas prévu que Puigdemont allait venir se réfugier en Belgique ! Et on a programmé "Akhnaten", de Philip Glass, sur le Pharaon qui voulait changer tous les systèmes en plein  Printemps Arabe ! La place Tahrir, en Egypte, c’était exactement au moment où on a fait "Akhnaten" ..

"Les Bienveillantes", de Littell, c’est l’horreur à l’état pur. Or le réalisme est évacué.

Pour l'auteur, Jonathan Littell, pas question d’illustrer sur scène le temps des nazis. Il voulait arriver à une certaine allégorie, une réflexion sur le thème central. On a vu trop de réalisme facile sur la scène des opéras dans les dernières décennies. Je pense qu’il y a quand même un développement général vers une abstraction, une façon de traiter allégoriquement ou symboliquement les thèmes pour élargir l’horizon à l’opposé des années 80, 90, 2000, où tout était très concret, réaliste.

Sur "Infinite Now", qu’aviez-vous en tête en demandant cette "œuvre limite" par rapport à l’opéra classique ?

Luk Perceval préparait une pièce sur le thème 14/18, une guerre importante pour l’identité flamande. Donc pourquoi pas un opéra, en plus ? Luk a accepté et je l’ai mis en contact avec Chaya Czernowin, qui vit aux EE-UU mais vient d’Israël, où elle a vécu dans un climat de guerre. Elle a écrit des opéras exceptionnels pour Salzbourg, Vienne, Bâle, la Biennale de Munich. "Infinite Now" est un des spectacles les plus importants que l’on a produit, un des plus difficiles aussi. Le public a parfois quitté la salle. "Les Bienveillantes", c’est une musique plus facile, très émotionnelle, qui raconte de manière très concrète. "Les Bienveillantes", c’est une espèce de grand opéra, comparé à "Infinite Now", qui bouge les frontières de la forme de l’opéra.

C’était votre plus grande provocation, défier le "genre" opéra ?

Ce n’était pas une provocation mais une nécessité de créer ce genre de spectacles. Il y a des amateurs lyriques, des abonnés, qui ont bien réagi, qui étaient fascinés et impressionnés, et d’autres qui après 40 minutes sont partis. Ce n’est pas une provocation, c’est un risque assumé.

Parlons danse. L’alliance avec Sidi Larbi Cherkaoui, ce fut un défi difficile ?

Cette fusion entre opéra et ballet était forcée mais je l’ai voulue parce qu’il fallait un artiste intéressant à la tête du ballet. Les programmations des dernières années se sont faites comme cela, inclus "Pelléas et Mélisande", "Satyagraha" : on a cherché la créativité, on a échangé nos forces. Puis Larbi s’est orienté vers ailleurs. Et cette fusion opéra/ballet n’est pas encore une évidence. La façon dont on travaille dans une grande institution, ce n’est pas la même façon dont on travaille de manière "libre".

Au Grand Théâtre de Genève à partir de septembre, vous aurez les moyens de vos ambitions et de vos défis ?

À Genève, on a des moyens, le budget du Grand Théâtre est à 60 millions d’euros, presque le double d’ici, mais le public est très conservateur, alors comment renouveler ce public ?

Mon défi est d’abord de correspondre au lieu où je vis. À Genève, j’aurai d’autres sources d’inspiration qu’en Flandre. Par exemple, la tradition humanitaire, les institutions internationales, la science – le CERN par exemple -, la beauté de la nature, la tradition religieuse, le début du mouvement protestant... Donc ça va être une histoire faite pour Genève. La tradition intellectuelle et musicale est différente. Je vais jouer avec ça.

Dans votre première saison à Genève, quel est l’opéra à ne pas manquer ?

AC : Il y a 2-3 spectacles à ne pas rater : le "Saint-François d’Assise" mis en scène par Adel Abdessemed un artiste franco-algérien; "L’enlèvement au sérail"  mis en scène par Luk Perceval, avec de nouveaux textes parlés de l’écrivain turc Asli Erdogan. Et on veut faire une création mondiale sur le thème des réfugiés. Voilà trois spectacles importants dans notre programmation.