Armel Roussel : Ondine (démontée), libres radicalités

Ondine (démontée)
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Ondine (démontée) - © photo : Lara Bongaerts

Reprise d' "Ondine (démontée) d’après Jean Giraudoux" au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles du 12 au 16 avril.

Rencontre avec le metteur en scène, lors de la création aux Tanneurs au printemps 2015.

Sylvia Botella : En découvrant le spectacle Ondine (démontée), on sent comme un renouvellement, comme si vous repartiez à zéro. Comme si on vous redécouvrait. Dans quel état d’esprit l’avez-vous créé ?

Armel Roussel : Lorsque j’ai créé Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès, j’avais vingt-quatre ans. J’avais déjà envie de monter Ondine de Jean Giraudoux, mais il fallait que je me libère du regard sceptique ou moqueur des autres (sourire). Et après réflexion, cette pièce nécessitait une certaine maturité, y compris théâtrale que je n’avais pas à vingt-quatre ans.

 

Ondine (démontée) convoque beaucoup d’imaginaires. Elle fonctionne beaucoup par brusques changements d’esthétiques, de tonalités, parfois très arbitraires qui intensifient l’aspect théâtral et tragique pour mieux s’en détourner. Pourquoi ?

Ce traitement n’est pas propre à Ondine (démontée). Il concerne tout mon travail de plateau. Peut-être le geste est-il plus radical, ici. La pièce convoque " la féerie ", comme le précise Jean Giraudoux, traitant à la fois de la comédie et du drame, voire du mélo.

Elle a aussi une dimension magique. Le premier acte est le monde des ondins. Le deuxième acte est le monde des humains. Dans ce grand délire se trame, en lignes claires, l’histoire d’un homme confronté à des questions absolues, existentielles : qui suis-je ? Qu’est-ce que le sentiment amoureux ? Qu’est-ce que la liberté ?

Le spectacle est semblable à la vie, il est changeant. Dans la vie, on peut être joyeux et devenir soudainement très triste. Le traitement esthétique évolue au fil de notre parcours émotionnel dans le spectacle.

Le point de vue de la pièce est souvent celui d’Ondine. L’une des grandes originalités de son personnage est qu’il est dénué de toute psychologie. Autrement dit aucune construction psychologique n’est possible pour l’actrice. Le rôle est très difficile. Ondine n’a pas de mémoire. Elle peut être heureuse sur la première phrase et malheureuse comme les pierres sur la deuxième phrase (claquement des doigts). Et le spectacle est rythmé par les sentiments qu’elle exprime.

Au-delà de l’amour entre un homme et " une femme ", la pièce parle beaucoup de l’amour du théâtre. Et il y a tout un jeu entre le théâtre et l’amour du théâtre. J’ai essayé de faire un spectacle qui en témoigne en partant de quelque chose d’archaïque qui est l’acte 1 sur le ton de la comédie, avec un phrasé à la Louis Jouvet, mais avec une esthétique qui rappelle celle des années 1940 et 1950. Dans l’acte 2, au début, on retrouve l’esthétique des années 1960 à travers les costumes et la chanson Laisse tomber les filles de France Galle (1963) et celle des années 1970, pour terminer sur celle des années fin 1980-début 1990. L’acte 3, c’est les années 2000.

Bien évidemment, nous ne mettons pas des panneaux. Et il est inutile de procéder à une analyse approfondie du spectacle pour l’aimer. D’ailleurs, 80% des spectateurs ne distinguent pas toutes les esthétiques mises en jeu dans Ondine (démontée).

Le spectacle est fondé sur l’histoire des formes mais aussi sur plusieurs niveaux de jeu. Il y a le phrasé étrange du début qui se modifie, au fur et à mesure, pour atteindre le " je ne joue plus " des acteurs qui s’appellent par leurs prénoms.

Et il y a le travail sur la lumière. Elle est à la fois très vive, incandescente et en même temps porteuse de danger. Certains peuvent y voir une métaphore des ténèbres, voire de la mort.

Je n’ai jamais proposé autant d’images et d’idées lumières à Amélie Guéhin (NDLR lumières) que pour Ondine (démontée). Mes propositions étaient très instinctives. Je n’étais pas dans l’analyse, comme je pouvais l’être dans les choix de mise en scène, de traitements esthétiques et de codes de jeu. D’ailleurs, j’ai réalisé un catalogue de photos interrogeant les styles de costumes, la lumière, etc. Ce que je n’avais plus fait depuis dix-ans. Parfois les propositions étaient très contradictoires mais en soulevant des questions, des débats entre nous, elles nous permettaient de clarifier.

L’idée des ténèbres est peut-être plus juste que celle de la mort. Les ténèbres renvoient à la mémoire tant au niveau du théâtre, de l’amour que du corps. Ondine est sans mémoire. Et dans la pièce, le pacte est : s’il te trompe, il mourra. Et toi, tu oublieras tout.

 

La scénographie y est très importante, peut-être plus que pour vos autres pièces. Pouvez-vous parler de votre collaboration avec la scénographe et directrice technique Nathalie Borlée ?

Je ne pense pas que la scénographie est plus importante dans Ondine (démontée) que dans mes pièces précédentes. Il y a juste un plateau en bois et un panneau blanc en fond de scène. Et sur les côtés, des banquettes.

L’effet de visions procède essentiellement de la dynamique scènes, acteurs, chorégraphie des corps et esthétiques. On a le sentiment de découvrir une " pièce monstre " ou " pieuvre ", si on veut rester dans le registre aquatique (sourire). Nous avons été vigilants à chaque détail. Rien n’est laissé au hasard. Tout a été construit aux Ateliers de Liège. Tout a été pensé.

Je ne sais pas dessiner, mais je fais des croquis qui rendent compte des différentes ambiances. Je dessine comme un enfant tout ce qui se passe sur le plateau, puis je les donne à Nathalie Borlée qui, après de nombreuses discussions et navettes, les traduit en plans techniques.

 

Il y a un travail chorégraphique dans Ondine démontée, non seulement dans le tableau dansé mais aussi dans les mouvements (dé)composés et le phrasé des comédiens.

Je suis généralement très attaché à la dimension chorégraphique dans mon travail de mise en scène mais souvent je n’ai pas envie qu’on le remarque. Pour Ondine (démontée), c’est différent. Je trouve qu’elle fait partie de l’aventure. Ce n’est pas une pièce classique, elle joue sur plein d’artifices au niveau de l’écriture, de la fable, etc. Je devais donc jouer sur des artifices à la fois visibles et cachés dans la forme.

 

Sur cette pièce conçue de manière chorale, avez-vous dirigé Amandine Laval (Ondine) différemment des autres comédiens ?

Non. J’ai favorisé le travail de groupe, sans faire de différences entre les partitions courtes et celle d’Amandine Laval. J’ai dû répéter seulement trois fois avec deux ou trois acteurs.

Le travail était collectif. Je ne voulais pas qu’Amandine Laval ait une place à part. D’autant plus qu’elle n’en a pas besoin. Dans la vie, elle est à part, elle est très sauvage, très timide. Au contraire, mon travail était qu’elle soit le plus possible avec et comme les autres. En revanche, j’ai peut-être travailler différemment avec les autres comédiens afin d’y parvenir. À l’inverse des autres, j’ai travaillé plus sur sa personne que sur son rôle.

 

Dans quelle mesure hérite-t-elle d’Isabelle Adjani ?

C’est Ondine (démontée) d’après Jean Giraudoux après Adjani. J’ai découvert la pièce d’abord en vidéo, grâce à Isabelle Adjani. Peut-être que j’avais en tête son interprétation. Ceci dit Amandine en a vu quelques extraits très tardivement durant les répétitions.

Lorsque j’ai commencé les auditions, je ne savais pas si j’allais trouver Ondine. Au bout d’une minute, je savais que c’était Amandine parce qu’elle avait quelque chose d’une jeune fille d’aujourd’hui et en même temps quelque chose d’insaisissable. Elle est à la fois " concrète " et " abstraite ". Elle est surprenante. La seule petite bagarre que j’ai eue avec elle concerne ses tics de jeune comédienne. Il fallait les gommer et il faut encore les gommer. Peut-être parce que j’envisage l’actrice plus comme une actrice de cinéma que comme une comédienne.

Là où il y a une ressemblance avec vos autres créations, c’est qu’on a un geste esthétique marqué, avec un aspect joueur dans un contexte d’émotion très vive. Comme si vous cherchiez à lier l’émotion à la dramaturgie générale. En avez-vous conscience ?

Un spectacle, ce n’est que des émotions. Ce qui est intéressant dans votre question, c’est ce qu’elle révèle de vous. Le rire est une émotion. Il y a DES émotions, chaque manifestation du cœur, que ça soit le rire, les pleurs… Je ne conçois pas le théâtre en dehors d’une gamme émotionnelle, riche et variée. Je ne suis guère sensible aux spectacles qui jouent sur une seule corde sensible. C’est peut-être très joli… À moins que la corde soit très creusée. Ce qui est extrêmement rare. Je préfère le côté " fête des sentiments ".

On retrouve toujours le sentiment amoureux et sa puissance. Est-ce l’obsession d’Armel Roussel ?

La pureté. L’amour au sens large : l’amitié, la sexualité… Oui, c’est clairement une obsession parce que l’amour nous mène à des univers plus grands. Il réinterroge le vivre ensemble : comment se créent les groupes ? Sommes-nous des tribus ? On me dit souvent que j’ai une conception tribale de l’existence et du monde. Je pense que nous sommes effectivement des tribus. Et que ce phénomène va s’accentuer avec le temps et qu’il conduira aux conflits les plus inimaginables. Comment construit-on une société ? Sur quelle base ? Ces questions me taraudent.

De manière plus souterraine, l’amour pose aussi la question de ce qu’est la pureté dans une relation lorsqu’elle n’est pas polluée. Et lorsqu’elle le devient, la cause est-elle endogène ou exogène ? Ces interrogations sont évidentes dans Ondine (démontée), c’est même le sujet de la pièce. Même si Jean Giraudoux qualifie Ondine de " féerie ", le texte a été écrit à la veille de la seconde guerre mondiale, en 1939. Il raconte l’histoire d’un chevalier qui tombe fou amoureux de l’incarnation d’un personnage pur, jeune : une nymphe. Cela engendre une catastrophe dans le monde des hommes, une explosion qui mène à la mort. Même si c’est inspiré du conte allemand Undine de La Motte-Fouqué (1811), ce n’est pas un Walt Disney. Et dans ma version encore moins. C’est une féerie politique.

 

Comment vivez-vous votre évolution de créateur ? Le désir est-il toujours aussi fort ?

Aujourd’hui, je le vis différemment. Lorsque je crée, le désir est toujours aussi fort. En revanche, peut-être parce que je vieillis, je me demande si je serai capable de tout arrêter un jour. C’est une question que je ne me posais pas du tout avant.

Cette question se pose moins en termes de désir et de création qu’en termes de contexte socio-politique difficile. Je regrette que les programmateurs belges ne se déplacent pas davantage pour voir les créations. C’est parfois épuisant. Mais je ne me plains pas, je suis artiste associé des Tanneurs à Bruxelles, j’ai une belle subvention, mon travail tourne, j’ai un public sans quoi je ne continuerais pas. Mon geste perdrait toute son urgence, sa nécessité.

 

Votre style semble de plus en plus spontané, affranchi. Dans quelle direction voulez-vous aller maintenant ?

Aujourd’hui, je me sens beaucoup plus libre. Je n’ai plus peur des " qu’en dira-t-on ". Je veux sans doute aller vers un geste encore plus radical, travaillant toujours sur mes obsessions et conciliant expérimental et populaire.

 

Sylvia Botella

Ondine (démontée) d’après Jean Giraudoux et après Isabelle Adjani mis en scène par Armel Roussel, reprise du 12 au 16 avril au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles.

La bande annonce du spectacle

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