Armel Roussel et José Alfarroba : [e]utopia a vingt ans ! - À vie ouverte

[e]utopia a 20 ans
[e]utopia a 20 ans - © Danièle Pierre

[e]utopia a vingt ans ! Armel Roussel donne, entre autres, Carte Blanche à José Alfarroba, anciennement directeur du Théâtre de Vanves.  L’opportunité de discuter ensemble de ce qui les inspire. Ils n’ont jamais renoncé à leurs passions ni idées. France-Belgique, une rencontre inspirante.

José Alfarroba, comment avez-vous rencontré Armel Roussel ? Et comment votre relation a-t-elle évolué, au fil du temps ?

José Alfarroba (J. A.) : J’ai rencontré Armel Roussel au Théâtre de Gennevilliers, il y a seize ans. Il y présentait la trilogie Les Européens d’Howard Backer. Je lui ai simplement dit : " J’aime beaucoup ce que vous faites ". Et il m’a répondu : Venez à Bruxelles ! Il s’y passe plein de choses très intéressantes ". Je venais juste de prendre la direction du Théâtre de Vanves et je n’ai pas osé. Les années ont passé. Puis, en 2004, nous nous sommes revus à l’occasion du spectacle Hamlet (version athée). Enfin, en 2010, je suis venu voir Ivanov R/eMix d’après Anton Tcheckov au Théâtre Les Tanneurs. Là, nous avons discuté ensemble et éprouvé la curieuse impression de nous connaître depuis toujours. Nous nous sommes plus quittés.

 En 2013, Le Théâtre de Vanves a présenté La Carte Blanche à Armel Roussel : Ivanov Re/Mix, Nothing Hurts de Falk Richter, le work in progress Melo, la Vecchia Vacca de Salvatore Calcagno et L’archéologue ou l’écran plat de Jean-Baptiste Calame. Cela reste un des plus beaux souvenirs du théâtre. Car Ivanov Re/Mix est LE spectacle fédérateur par excellence ! Comme Armel Roussel… Après, je suis venu très souvent à Bruxelles avec Tristan Barani grâce au soutien de Wallonie Bruxelles Théâtre/Danse et de Wallonie-Bruxelles International. Et nous avons invité beaucoup  d’artistes belges francophones au Théâtre de Vanves. Armel Roussel leur a ouvert la voie. Après, on ne le sait peut-être pas, mais Armel Roussel est adulé par beaucoup de jeunes artistes français.

Armel Roussel (A. R.) : Le Festival Ardanthé est un vrai vivier d’artistes, allant de la première recherche – c’était le cas des Chiens de Navarre ou de Jeanne Candel - à un spectacle de Pascal Rambert. Le Théâtre de Vanves, c’est LE place to be.

J. A. :   Au fil du temps, le rêve est devenu réalité. La reconnaissance est bien évidemment intéressante pour l’équipe, mais le plus important est qu’elle le soit pour les artistes accueillis. Même si je ne dirige plus le Théâtre de Vanves, aujourd’hui, je continue de suivre le travail des artistes que j’ai accompagnés. Le Théâtre de Vanves est un projet collectif. Il n’a jamais été celui de José Alfarroba, c’est celui d’une équipe. Et Armel Roussel, à l’instar d’Herman Diephuis, l’a bien compris. Au début, rien n’était gagné. Le Théâtre de Vanves était un théâtre municipal. Le maire était de droite, plus attaché au folklore qu’à la création. Mais je suis très persévérant.

Quelle est votre pièce préférée d’Armel Roussel et pourquoi ?

J. A. : Avant hier, je vous aurais répondu : Ivanov Re/Mix ! Mais, depuis hier, c’est Ondine (démontée) d’après Jean Giraudoux. Armel Roussel a su donner une autre dimension au texte, c’est un opéra fantastique, naïf et violent, jouant avec tous les codes du théâtre, classiques et contemporains, sans jamais être ridicule. Le public est d’une grande assiduité. À la première, presque personne n’est sorti de la salle à l’entracte. Personne n’en avait envie.

Armel Roussel, en janvier 1996, vous mettiez en scène Roberto Zucco de Bernard Marie Koltés.   [e]utopia a vingt 20 ans en 2016. Vous les fêtez aux Tanneurs. On y reconnaît vos sujets de prédilection : le travail collectif, le public au centre, l’émergence, les fidélités électives, etc.

A. R. : Je voulais que ce soit festif, pas autocentré. J’aurais préféré que ma dernière création Après la peur qui ouvre un nouveau chapitre et le focus [e]utopia a 20 ans se suivent dans la programmation. Cela faisait sens ! C’est une image continuée d’[e]utopia. Mais cela n’a pas été possible.

Je souhaitais que ce vingtième anniversaire soit tourné vers le futur et non vers le passé, avec des spectacles vivants et non commémoratifs. C’est davantage un arrêt sur image. Il est donc naturel d’accompagner à la production la première création Zone protégée d’Aymeric Trionfo. Il y a des invités avec des esthétiques très différentes. Beaucoup sont passés par [e]utopia. En tant que professeur à l’INSAS, je suis très attaché à l’idée que l’acteur est un créateur. Florence Minder a été mon élève, puis elle a joué dans mes spectacles. Aujourd’hui, elle développe ses propres projets dont The Smartphone Project (présenté en mars dernier au Théâtre de Vanves) avec Pascal Merighi et chorégraphié par Fabien Prioville qu’elle a rencontrés sur mon spectacle Si demain vous déplaît. Il y a La Carte Blanche à José Alfarroba et la soirée particulière Passez commande. Certaines commandes ont été adressées à des artistes en particulier. D’autres ont proposé seulement des textes. Ce projet condense un esprit qui me paraît juste : l’interaction.

À l’instar d’Armel Roussel, la question de l’émergence a toujours été cruciale. Pendant 20 ans, vous avez œuvré à défricher, faire émerger et accompagner des jeunes artistes, et des esthétiques exigeantes, intranquilles : Julien Gosselin, Pascal Rambert, Boris Charmatz ou Yves Noël Genot.

J. A. : C’est un choix. Et cela procède de l’intuition – avoir du nez. C’est peut-être un des rares endroits où j’aime avoir raison. J’aime défendre un artiste sur le long terme et lui laisser la possibilité d’expérimenter, voire échouer. L’envol est toujours un peu douloureux à vivre. Il y en a eu beaucoup. Mais la plupart des artistes sont restés fidèles au Théâtre de Vanves. Même si après, il n’est plus possible de programmer leurs créations.

Je souhaitais que le Théâtre de Vanves devienne incontournable. Lorsqu’on n’est pas une grosse structure, sans trop de moyens financiers, " être incontournable " signifie être très attentif à ce qui se passe et être très exigent par à rapport aux esthétiques.

J’aime la radicalité lorsqu’elle fait sens et qu’elle possède l’émotion. Je n’aime pas la radicalité, froide et conceptuelle. La radicalité lorsqu’elle est spectaculaire, est extraordinaire. La dramaturgie doit être dynamique. Je m’ennuie profondément devant un spectacle parfait du Cirque du Soleil.

Il est nécessaire de résister à l’appel du spectacle manufacturé et au calcul. Le Théâtre de Vanves a démontré qu’il était possible de produire autrement. Et de créer des spectacles susceptibles de devenir des grands succès sans être des produits marketés. Il y a de moins en moins de lieux, à la fois, lieux de recherche et lieux de création. Il ne faut pas isoler la recherche de la création.

A .R. : Contrairement à ce que font bon nombre de professionnels, il ne faut pas opposer ce qui est populaire à la recherche. C’est une erreur grossière.

Votre carte blanche aux Tanneurs au titre programmatique Nous ne trouverons pas, n’y échappe pas. Pouvez-vous nous dire quelques mots à ce sujet ?

J. A. : Ce sera le Volle Brol ! Armel Roussel fait partie des professionnels qui m’ont tendu la main après mon départ précipité du Théâtre de Vanves parce que j’avais atteint l’âge de la retraite. Lorsqu’il m’a proposé La Carte Blanche, j’étais surpris. Je n’avais pas envie de raconter ma vie ni mon œuvre. Afin de ne pas devoir opérer des choix, j’ai demandé aux derniers artistes que j’ai accompagnés au Théâtre de Vanves - Jean-Baptiste Tur, Lorenzo de Angelis, Coco Fegeirolles, etc. - et à des artistes belges - Salvatore Calcagno, Antoine Neufmars ou Émilie Flamant - d’y participer.

J’ai commencé à écrire mon histoire en l’interrogeant : qu’est-ce qui a fait qu’un jour un petit garçon du Sud du Portugal est venu travailler à Paris ? Qu’est-ce qui a fait que les arts vivants ont pris autant de place dans sa vie et qu’il a beaucoup voyagé ? J’ai distribué quelques textes à des petits groupes d’artistes.

Mon amour pour la langue française, la France et la Belgique vient de mon amour pour l’œuvre romanesque de l’écrivain belge Georges Simenon. J’aime aussi beaucoup Simone de Beauvoir qui m’a amené à New York qui est une de mes grandes passions urbaines. J’ai beaucoup programmé d’artistes new yorkais. Trajal Harrell a joué la première fois en France au Théâtre de Vanves. Dans La Carte Blanche, il y aura donc un volet important sur New York : des extraits de films, la correspondance érotique de Simone de Beauvoir avec l’écrivain Nelson Algren, son amant fabuleux pour lequel elle a failli quitter Sartre. La Carte Blanche me racontera en creux au travers notamment Pina Bausch - ma passion. Lorsqu’Armel Roussel sera directeur d’un lieu, nous présenterons : Montre-moi ta Pina. Nous demanderons à une trentaine de metteurs en scène et chorégraphes de présenter en quatre minutes, deux costumes, deux chansons et deux accessoires Qui est Pina Bausch ? pour eux. Après, je suis heureux que tous les artistes rencontrent Armel Roussel. J’espère secrètement créer d’autres émulations.

Que peuvent les arts et la culture au regard du détachement de l’homme vis à vis de son humanité ?

A. R. : À la fois, rien et tout. Les artistes ne doivent pas être missionnés pour pallier à tous les manquements. Après, travailler dans le secteur artistique et culturel, c’est inévitablement réfléchir sur le monde et le bien vivre ensemble, même si cette formule peut paraître, aujourd’hui, galvaudée. Mais l’intention reste noble. Le Théâtre est un des derniers lieux où peuvent se rassembler des êtres vivants, écouter des histoires et en débattre contradictoirement (ou non). L’art est un vecteur de porosité, aussi : la porosité au monde, à l’autre, à la nature, etc. À mon sens, le souci d’élévation est inhérent à l’homme. Certains le trouveront dans la religion, d’autres dans les arts pour être un peu plus que soi.

J. A. : Ces dernières années, en France, j’ai pu observer l’évolution de la conscience politique des artistes. Elle est plus grande. Ils sont en première ligne sur beaucoup de questions. Après, bien sûr, il peut y avoir beaucoup d’utopie. J’ai toujours choisi de travailler dans des lieux de proximité. La culture est un service public. Je n’ai aucun a priori concernant le socio-culturel lorsqu’il y a une exigence artistique. Le maire de Vanves - en dépit de notre couleur politique différente - a compris qu’une ville a une identité et que ses habitants peuvent éprouver un sentiment d’appartenance et en être fiers parce qu’il s’y passe des choses. La ville doit être un lieu de débat et d’épousailles. Au Théâtre de Vanves, nous avions un slogan pour le jeune public : le jeune d’aujourd’hui est le spectateur de demain. L’éducation artistique à l’école est cruciale. Beaucoup de parents n’ont pas le temps d’amener leurs enfants voir des spectacles. La politique culturelle doit être aussi celle de la proximité.

A. R. : J’ai lu un article, il y a peu de temps où quelqu’un disait en substance - je ne me souviens plus qui - : le souci n’est pas de savoir combien il y a de personnes dans la salle mais qui est dans la salle. Cette pensée nous situe immédiatement à un autre endroit que celui du cinéma, par exemple. Elle est essentielle. La question du taux de remplissage, isolée, n’a aucun sens.

J. A. : Savoir qui il y a dans la salle est une forme de respect. En outre, je pense que le public n’a pas raison. Les artistes ont raison. J’ai toujours refusé de savoir ce que voulait le public - ce n’est pas du mépris. Car il demande ce qu’il connaît. C’est au public de suivre l’artiste. Ce n’est pas grave s’il ne comprend pas. Le plus important est qu’il se laisse guider par ses émotions et qu’il se raconte sa propre histoire. Les théâtres doivent être les lieux de la vie.

 

Entretien réalisé  par Sylvia Botella le 13 avril 2016 à Bruxelles.

 

[e]utopia a vingt ans ! Du 12 avril au 30 avril 2016 au Théâtre Les Tanneurs à Bruxelles.