'Arde brillante' de Mariano Pensotti. La révolution russe de 1917, teintée d'humour argentin.

"Arde brillante" de Mariano Pensotti
"Arde brillante" de Mariano Pensotti - © Titanne Bregentzer

Que reste-t-il de la révolution russe de 1917 cent plus tard alors que son héritier direct Vladimir Poutine en a gardé les méthodes autoritaires mais pas les idéaux ? Et que les ‘utopies’ révolutionnaires ont été détruites dès le règne de Staline ? Pensotti a une dette affective vis-à-vis du communisme : cet idéal a nourri les luttes de son père contre le régime militaire des années 70 et ce père chéri était an centre de son spectacle précédent ‘Cuando vuelva a casa’( KFDA 2015).

Ici la figure centrale est une militante communiste russe oubliée, Alexandra Kollontai, une  ‘féministe’ qui refusait ce terme ‘bourgeois’ mais pas les libertés de la femme et de son corps. Elle fut la première femme ministre sous Lénine et ambassadrice sous  Staline, ce qui lui évita les fameuses purges des années 30.En tant que ‘commissaire du peuple’ elle lutta pour le vote des femmes, le droit au divorce et à l’avortement et de manière générale pour la liberté sexuelle, y compris la prostitution, pas du tout évidente une fois passée l’euphorie révolutionnaire des années 20. Lénine la considérait comme ‘décadente ‘ dans sa façon de vivre libre dans un ‘amour camaraderie’ pas loin du ’polyamour’ contemporain !

 Ici Kollontai en marionnette et… Lénine, en statue à roulettes,  apparaissent un peu comme les fantômes d’un opéra utopique en 3 actes, avec 3 figures féminines contemporaines, à la fois soumises aux caprices de petits chefs de bureau et prenant de superbes revanches.

Mais c’est la forme trouvée qui enchante et séduit : on voit d’abord des marionnettes qui un jour vont voir une pièce de théâtre dont les personnages vont ensuite  visionner un film. Le spectacle dans le spectacle, la fiction dans la fiction, la poupée russe, en somme  mais avec une manière drôle de rendre ces trois vases communicants piquants, avec un thème ‘révolutionnaire’. Ajoutez une dimension utopique argentine : la légende veut que quelques ‘amazones’ marxistes russes aient fui dans les années 20 dans les profondeurs de la nature argentine pour y fonder une secte de femmes. Ce qui nous vaut une belle  échappée filmique dans la fameuse région de Misiones aux splendides ‘chutes d’eau’.

Avec un solide fond marxiste :

" Entre autres choses, écrit  Pensotti dans le programme, ‘Arde brillante’... s’interroge sur la manière dont le capitalisme contrôle les corps, et en particulier comment le contrôle du corps féminin est représentatif d’un contrôle plus complexe exercé par une classe sur une autre. Les corps des acteurs sont représentés à différentes échelles et établissent des relations de pouvoir distinctes dans chaque format. Le corps n’est plus seulement un champ de bataille, c’est un parc à thèmes du soi pour lequel il faut acheter des billets d’entrée ".  

Cette analyse un peu raide se glisse dans une série de " shows " qui charmeront  les croyants  et les incroyants : car la vraie fascination de Pensotti c’est l’art russe des années 20, où régnaient une liberté totale des formes et une imagination non classable. Avec un modèle dont il est ‘l’humble’ disciple : Eisenstein qui fut metteur en scène de théâtre avant de devenir un génial cinéaste.  Et une question sur le monde contemporain qui resurgit : comment être acteur et non spectateur de sa vie ?

‘Dans un monde plein de terribles injustices, ils (les acteurs) voient la possibilité d’un changement radical, dans la société comme dans leur vie – à l’instar d’un tigre accroupi qui s’enflamme et continue à illuminer et semer l’espoir dans les lieux les plus obscurs. Cent ans après 1917 la question de Lénine, toujours actuelle, continue à résonner : " Que faire ? "

Arde brillante’ de Mariano Pensotti au KFDA (Théâtre National) jusqu’au 23 mai.

 Christian Jade (RTBF.be)