Après Avignon, Christiane Jatahy est au Théâtre National : Une "Odyssée" vibrante, passionnée, branchée sur les drames de l'exil ****

"Le présent qui déborde notre Odyssée II" de Christiane Jatahy
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"Le présent qui déborde notre Odyssée II" de Christiane Jatahy - © Christpohe Raynaud De Lage

Chaque année, la rumeur d’Avignon bruisse d’un spectacle majeur, celui qu’il ne faut pas rater, qui fait l’unanimité du public et des critiques. Après la Belge Anne-Cécile Vandalem ("Tristesse" en 2016) et le Suisse Milo Rau ("La Reprise", Histoire du Théâtre 1, en 2018) voici la Brésilienne Christiane Jatahy qui fait le buzz.

Vu à Avignon, le spectacle arrive à Bruxelles au Théâtre National, du 1er au 12 octobre.

Elle nous plonge dans un fabuleux bain homérique où elle interroge le monde, l’histoire et le mythe pour donner un cadre fort à nos conflits éternels. Elle interroge aussi le théâtre mis en position d’infériorité apparente face au cinéma. C’est d’ailleurs le point commun à Vandalem, Rau et Jatahy : leur utilisation de l’image filmée dans l’espace théâtral, dans des proportions et des finalités très variables mais percutantes.

Dans "Le Présent qui déborde, notre Odyssée II", Christiane Jatahy poursuit et amplifie sa recherche sur les mythes homériques entamée, en "Odyssée I", par une confrontation entre Pénélope et Ulysse.  Les spectateurs changeant de lieu à l’entracte découvraient alternativement Pénélope aux prises avec des prétendants avides de pouvoir ou Ulysse aux prises avec les charmes de Circé. A la fin, la mer envahissait l’espace et reliait les deux îles.

A l’acte II de cette Odyssée, "Le présent qui déborde",  ce n’est plus le monde qui fait irruption dans la fiction homérique, ce sont les symboles homériques, Ulysse, rebaptisé "Odysseus" et Pénélope, qui servent de fils conducteurs à une histoire du monde actuel vu du point de vue de tous les exilés, réfugiés, victimes de guerres. La matière première est apparemment un "reportage" filmé sur les camps de réfugiés à Jenine (en Palestine, où l’on voit des Palestiniens exilés sur leur propre terre), au Liban ou en Grèce (terre d’exil de Syriens torturés par leur régime), en Afrique du Sud (terre d’exil de citoyens persécutés du Zimbabwe et du Malawi) ou au Brésil (terre natale de Christiane Jatahy, qui donne la parole à une tribu d’Amazonie, menacée de disparition par Bolsonaro, entre autres).

Un reportage filmé gorgé de fiction homérique et de théâtre.

Reportage ? Oui et non, en tout cas encadré par la fiction théâtrale et mythique. A chaque étape, ce sont le plus souvent des acteurs locaux (et non des victimes directes) qui jouent et la situation actuelle et l’épisode homérique correspondant : Cyclope, Circé, Hadès aux portes de l’enfer et Jatahy elle-même joue son histoire familiale en Amazonie.

Ulysse et Pénélope sortent par contre de la fiction homérique pour devenir tous deux des symboles de l’Exilé(e) : le "genre" disparaît et Pénélope rejoint Ulysse, exilée et victime, à égalité. Transposition contemporaine bienvenue. Enfin, le théâtre apparaît en salle avec la présence effective de la Pénélope et de l’Odysseus/Ulysse de pellicule interpellant le public en douceur. Le message global reste optimiste avec des invitations au public à danser à l’unisson de quelques fêtes sur l’écran où des enfants entraînent dans la danse une partie de la salle.

Au total, Christiane Jatahy réussit son pari d’un spectacle politique et mythique passionné et vibrant. De son carrefour entre passé mythique et présent douloureux, réalité et fiction, théâtre et cinéma, personnages mythiques et acteurs-citoyens du monde, elle nous plonge dans un reportage fiction passionnant, concret, gorgé de saveurs et d’émotions.  Une réussite totale.

Pas si éloignée dans l’intention de Milo Rau, plus guerrier et journaliste, portant le mythe des Atrides au cœur de Mossoul. Nous vivons une époque théâtrale passionnante, politiquement et esthétiquement. Le cinéma n’est pas une menace pour le théâtre. Il est une des manières, pas la seule évidemment, de porter le grand théâtre d’art au contact du plus grand nombre.  Et d’un public jeune, ouvert sur tous les arts du spectacle vivant.

"Le présent qui déborde. Notre Odyssée II", d’après Homère, de Christiane Jatahy.

 

A Bruxelles, au Théâtre National, coproducteur, du 1er au 12 octobre