Anne Teresa De Keersmaeker – Vortex Temporum – Délicate Sophistication

Anne Teresa De Keersmaeker – Vortex Temporum – Délicate Sophistication
Anne Teresa De Keersmaeker – Vortex Temporum – Délicate Sophistication - © Herman Sorgeloos

Vortex Temporum, une pièce sur l’obsession du cercle d’Anne Teresa De Keersmaeker, gagnée par la partition de musique. Une échappée dans une œuvre d’art à la sophistication discrète mais pas commune.

 

Dans Vortex Temporum (Tourbillon du temps) créée en 2013, la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker restitue la puissance de l’œuvre éponyme du compositeur Gérard Grisey - figure emblématique de la musique spectrale reposant sur le processus actif -, écrite pour un sextuor instrumental, flûte, clarinette, violon, alto, violoncelle et piano. Au détail près que la note de musique est ici visible, de par la proximité, dynamique et agissante, espace-corps-musique.

Sur le plateau nu sur lequel sont dessinés des cercles concentriques (signe obsessif de l’œuvre d’Anne Teresa De Keersmaeker), le corps des deux danseuses et des quatre danseurs est pénétré d’une extrême diversité, vitalité, s’élevant avec une même clarté sublime aux visions les plus hautes de la musique polyphonique - jouée par l’ensemble Ictus (virtuose). Ici, " la note est timbre ; l’accord est spectral et le rythme est une houle de durées imprévisibles (ordinaires, dilatées ou contractées) ", explique en substance Gérard Grisey. Il y a le souffle, les bruitages et les ombres sonores, aussi.

Vortex Temporum a l’élégance de ne pas se poser en métaphore. La pièce séduit par son intelligence. Elle insère dans le corps dansant une puissance d’origine : la partition musicale. Elle imagine le danseur comme un ensemble musical sophistiqué opérant aussi bien par addition que par soustraction, à partir d’une position verticale immobile qui engendre six transformations - ou " lignes de ténor " déjà expérimentées dans les pièces En Attendant et Cesena - et à partir desquelles se développent six " lignes dansées de cantus ", singulières, constituant la grammaire de la pièce séquencée.

Dans une architecture, audio et visuelle, très solide, dans la lumière froide, on apprend à voir derrière la musique, on apprend à voir derrière le corps, on apprend à voir leurs forces souterraines (parfois dangereuses, parfois heureuses) et leurs rapports de poids se plier, se déplier ou se replier dans l’espace et de temps, de manière simultanée ou non, dividuelle ou individuelle. Vortex Temporum a la facture d’un chemin empirique.

Différents cadrages, différentes graphies spatiales, en cascades, pour une création vivante à la stylisation peu commune, comme un manifeste, sensoriel et plastique, poussant le spectateur jusqu’à la perte totale de repères. Vortex Temporum est une œuvre éclatante à laquelle il ne manque que la parole pour lui donner l’équilibre parfait et être œuvre totale.

 

Sylvia Botella

 

Vortex Temporum d’Anne Teresa De Keersmaeker du 6 au 10 janvier 2016 au Kaaitheater (La Monnaie hors les murs) à Bruxelles: www.kaaitheater.be