Anne Teresa De Keersmaeker : My walking is my dancing – la marche comme première danse

Anne Teresa De Keersmaeker
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Anne Teresa De Keersmaeker - © Anne Van Aerschot

Et si la marche était une première danse ? Un cheminement sensible que la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker nous révèlera dans une pièce de danse grandeur nature, collective et participative, My walking is my dancing à l’occasion de la Journée de la danse, le 23 avril prochain à Bruxelles. Il fallait oser. Nous avons rencontré l’artiste. Elle nous livre ses visions.

 

Sylvia Botella : À l’occasion de la journée de la danse, le 23 avril prochain, vous déploierez dans la ville de Bruxelles le projet participatif et performatif My walking is my dancing. Cinq groupes partiront simultanément en Slow Walk à 11 heures du Botanique, de la Porte de Hal, de la Porte de Namur, de la Porte de Ninove et d’Yser. Ils se rejoindront à 16h sur la Grand-Place pour un grand workshop de 30 minutes animé par vous-même, dans lequel la marche se transformera en danse. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?

Anne Teresa De Keersmaeker : La journée de la danse, c’est d’abord sensibiliser le grand public à ce qu’est la danse. J’ai choisi le projet My walking is my dancing ("Comme je marche, je danse") parce qu’il est, pour moi, depuis plusieurs années à la fois un terrain de recherche et un outil d’écriture.

La marche est le mouvement le plus simple, le plus accessible, aussi. Elle est le point de départ d’une danse possible. Elle est ce qui organise l’espace et le temps. Je peux me rapprocher ou m’éloigner de vous, très vite ou lentement.

Souvent, dans l’écriture chorégraphique, je modifie un des paramètres pour mettre en exergue la beauté d’un mouvement. Cela peut être le temps en jouant avec l’extrême accélération ou l’extrême ralentissement. Dans My walking is my dancing, j’ai choisi le ralentissement pour laisser venir l’élégance du mouvement - ordinaire - de la marche.

Marcher est un mouvement simple. Nous sommes tous capables de l’exécuter. Et c’est, dans le même temps, le mouvement quotidien qui régit le plus notre espace social.

Le ralentissement est l’action qui génère le plus de contrastes au regard de notre mouvement dans la vie, dans la ville et dans le monde. Nous sommes enfermés dans une sphère d’accélération, une presque spirale. Je crois que la beauté peut affleurer à la surface et que celle-ci peut en réfléchir l’éclat.

Les philosophies orientales considèrent communément que pensée profonde et mouvement sont incompatibles. Néanmoins, dans certaines pratiques bouddhistes, il est possible de méditer en étant mobile. Je pense que My walking is my dancing est une manière d’être en mouvement dans la ville. Je me souviens encore des images du mouvement de protestation à Istanbul où les manifestants se tenaient debout, silencieusement, sur la Place Taksim. Leur geste était moins un geste d’opposition qu’un geste de questionnement.

Tout le monde peut participer à My walking is my dancing et y trouver librement sa place, durant cinq heures ou seulement cinq minutes. Car il n’y a pas de point de départ en tant que tel. Les participants peuvent être des personnes-relais. La seule contrainte est la circulation routière. Nous devrons sans doute accélérer pour traverser certaines rues. Sinon, nous créerons et partagerons des mouvements de suspension ou d’arrêt sans exclure la réflexion. Puis, nous nous rejoindrons tous sur la Grand-Place qui est, à mon sens, le (vrai) centre de Bruxelles. Là, je guiderai les personnes de manière à ce que leur marche devienne une danse, propre et partagée.

Dans un climat de trop plein, My walking is my dancing a une dimension spirituelle proche de l’ascétisme. La lenteur serait-elle devenue le dernier luxe qu’on peut s’octroyer ?

Je pense que tous les extrêmes se transforment en opposés. À nouveau, dans la spirale, il y a toujours un instant de suspension, un instant d’immobilité.

Je ne sais pas si la lenteur est un luxe. Pour moi, c’est davantage une question de contrastes. Et je ne veux pas émettre de jugement moral.

Il y a dans le tropisme de l’ascétisme le désir de liberté, le refus de l’aliénation à la consommation et du tout monnayable. Avez-vous le sentiment que le corps du danseur est  devenu une marchandise monnayable, aussi ?

Depuis les années 1980, les années Thatcher et Reagan, nous connaissons et subissons un véritable tsunami néolibéral. Tout peut faire l’objet de spéculations, être marchandisé et consommable. Et les arts n’y échappent pas. Ils sont à l’image du monde.

Cependant, les arts vivants, et la danse en particulier, occupent une place à part. Ils ne laissent pas de traces matérielles en tant que telles. Nous ne créons pas d’objet. Ce que nous partageons, c’est l’expérience.

Le corps naît de la poussière et il retourne à la poussière. Le corps, c’est la maison dans laquelle on se lève tous les jours et notre perception du monde y trouve sa place.

My walking is my dancing est une manière d’exercer aussi son courage dans le ralenti non pas dans la confrontation avec l’autre mais avec soi-même et son rythme, propre.

Ne soyons pas moralistes. Et n’ayons pas des ambitions héroïques (sourire). Je n’ai encore rien expérimenté. Encore une fois, ce qui m’importe, c’est être dans cette ville, être dans Bruxelles. Mais peut-être que cette expérience modifiera la perception que nous en avons.

Ce qui est beau aussi dans le projet My walking is my dancing, c’est que vous y mêlez les lignes sensibles des individus et les lignes objectives de la ville de Bruxelles, meurtrie par les derniers attentats. Ici, quelque chose de la collectivité est raconté à partir de la singularité.

Bruxelles est une ville paradoxale. C’est une ville balafrée. La Belgique, c’est l’entre-deux mondes. Elle a toujours été entre deux, entre le monde latin et le monde germanique, par exemple… C’est un no man’s land. On aime la Belgique parce qu’elle est exotique, charmante. Mais dans le même temps, on la raille. Beaucoup considèrent que ce n’est pas un pays sérieux.

Aujourd’hui, Bruxelles apparaît comme une ville dangereuse. Et les politiques semblent démunis, impuissants, sans volonté ni projet véritable. Les querelles entre les différentes communautés dépassent complètement la réalité de cette ville qui est beaucoup plus complexe. Il y a, aujourd’hui, une multitude de problèmes urbanistiques presque irrémédiables : le désarroi social, la tribalisation culturelle… Le contrat social est rompu et il l’est depuis longtemps. La ville multiculturelle se montre d’abord comme une ville multi-conflictuelle. Cela fragilise le tissu social. Il se désagrège.  

Nous avons le sentiment qu’il n’y a plus de véritable projet pour la ville de Bruxelles. Elle aussi, elle est devenue un no man’s land où tout ce qui n’est pas permis, peut y trouver sa place. Il y a là, un vrai souci au cœur de l’Europe qu’il faut interroger. Comment rendre encore possible l’harmonie, l’unité et le bien vivre ensemble ?

C’est à cela que vous aspirez au travers My walking is my dancing ?

Aujourd’hui, je sais que My walking is my dancing revêt, après les attentats du 22 mars dernier, d’autres significations, d’autres charges émotionnelles. Mais j’ai conçu le projet avant les évènements et il s’inscrit bien dans ma pratique artistique. C’est presque le point de départ d’une écriture chorégraphique. D’ailleurs, tout ce que je fais, est matière.

Le poète espagnol Antonio Machado écrit : "Voyageur, le chemin, c’est les traces de tes pas. C’est tout ; voyageur, il n’y a pas de chemin,  le chemin se fait en marchant". Quel est le chemin d’Anne Teresa De Keersmaeker, aujourd’hui ?

Je l’ignore (rires). Mais j’y entrevois quelque chose d’essentiel : être ici et maintenant ! Autrement dit, agir dans l’instant présent, en ayant à la fois la connaissance du passé et le désir dirigé vers l’avenir. C’est presque une pratique dialectique, voire une action politique.

À mon sens, il ne peut pas y avoir de pensée ni même d’action sans être profondément ancré dans le présent, sans avoir en tête le sens du passé et sans nourrir une vision pour le futur. Tout est inextricable. Le futur doit être envisagé non pas sur le court terme mais bien sur le long terme.

Je pense que l’art peut répondre à cette exigence dans la mesure où il permet des expériences collectives. Les nouvelles technologies de l’information ont atteint un tel niveau de puissance, qu’être seulement dans son corps, ensemble, partageant les mêmes temps et espace, et dialoguant directement,  est quelque chose d’extrêmement précieux.

Je pense que les arts, la danse, sont plus que jamais nécessaires, aujourd’hui. Ils donnent un espoir à la mesure de l’attente que nous pouvons avoir d’un renouveau.

Lorsque vous rêvez, à quoi rêvez-vous ?

Avoir de longs cheveux ! Oui (rires)…

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella, le 18 avril 2016 à Bruxelles

 

Slow Walk et Workshop My walking is my dancing par Anne Teresa De Keersmaeker, le 23 avril 2016 à Bruxelles. Plus d’infos sur www.mywalking.be ou www.dagvandedans.be