Anne Teresa De Keersmaeker, Golden Hours Matériau

Anne Teresa De Keersmaeker, Golden Hours Matériau
Anne Teresa De Keersmaeker, Golden Hours Matériau - © © Anne Van Aerschot

Shakespeare, Brian Eno, et le geste tendu vers ailleurs : Anne Teresa De Keersmaeker revient troubler le plateau du Kaaitheater à Bruxelles avec Golden Hours, en coproduction avec La Monnaie.

Le souffle si singulier de la création Golden Hours de Anne Teresa De Keersmaeker vient peut-être de ce que rien n’y semble encore tout à fait achevé sous l’étrange lumière néon. Son énergie naît du principe de l’exploration et de la circulation qui empêchent les onze danseuses et danseurs de " s’installer " pour laisser libre cours à leurs rêves et au désir.

 

" Danser " comme si c’était la première fois qu’on prononçait les mots de As you like de William Shakespeare, donner au verbe une forme abstraite, presque parfaite… trouver son geste, propre. " My Talking becomes my Dancing! ". Le corps " silencieux " résonne d’une manière sidérante.

 

Dés le plan séquence d’ouverture, le spectateur le sait déjà. Sur la musique éponyme de Brian Eno qui figure sur l’album Another green World / 1975 (qui sera répété par " touches " durant la pièce par le danseur et guitariste brésilien Carlos Garbin), la métaphore est littérale, le monde est une immense boite noire, évidée. Son économie, sa simplicité provoque un imaginaire extrêmement fort, elle renvoie à la phrase de Bachelard : " L’homme est un être à imaginer ". Le sublime est là plein cadre, il nous ouvre les yeux.

 

Poème individuel ? Poème collectif ? Poème mythologique ? Sur le plateau nu, les danseurs/Next Generation sont des blocs de présence comme autant de chantiers en mouvement, telle une naissance recommencée jusqu’à l’épuisement, Shakespeare et les liens du sexe, et par là même du sang… et leurs travestissements (homme/femme, vice et versa). La question du genre illumine la partition de l’intérieur et interroge, à peine exhibée, dans des grandes nappes de silence trouées par la musique de Brian Eno et la voix fugitive de certains danseurs.

 

Mais surtout, il y a les visages où se croisent les premiers " sanglots " de l’adolescence et les premières " larmes " de l’âge adulte face à l’amour naissant et ses incertitudes. L’un des plus frappants est celui du danseur suédois Aron Blom, en jeune Rosalinde amoureuse d’Orlando. Ses gestes fragiles saturés d’énergie désirante boivent les mots puis les transfigurent pour dire ce que l’amour lui fait, métaphysique et physique, farouche et fervent. À observer son regard bleu transparent, on comprend qu’il est porté vers un ailleurs, voulant échapper à l’irréductible division interne de l’être : d’une part, le jeu de l’apparence et d’autre part, la quête de l’authenticité.

 

L’attention obsessionnelle de Anne Teresa De Keersmaeker au détail ne se manifeste pas seulement dans le geste précis, celui qui constitue toute son œuvre. Elle opère aussi dans le choix d’ellipses franches qui scandent le récit de Shakespeare en césures textuelles projetées sur le mur, tels des sur-titrages et autant de " stations " pour les danseurs, moins pour explorer la narrativité que la question du temps. L’écoulement du temps de la pièce paraît épouser le temps réel de la montée du désir.

 

C’est sans doute là que se situe la grand leçon de Anne Teresa De Keersmaeker et son impressionnant travail d’orfèvre : elle ne cesse d’inventer son propre territoire profondément marqué par l’imaginaire et traversé d’irrigations secrètes, sans jamais cesser de jeter des ponts " irrésolus ", ni céder à la dictature des modes. Son influence est persistante. " Watching the signs ".

 

Sylvia Botella

 

Golden Hours, Création mondiale de Anne Teresa De Keersmaeker, du 23 au 31 janvier 2015 au Kaaitheater à Bruxelles, du 28 au 31 mai 2015 au deSingel à Anvers, du 13 au 21 juin 2015 au Théâtre de la Ville à Paris, le 30 juin 2015 au Théâtre de la Ville de Luxembourg.