Anne-Cécile Vandalem & Le Raoul Collectif: À Mons, juste avant Avignon

"Rumeurs et petits jours" du Raoul Collectif
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"Rumeurs et petits jours" du Raoul Collectif - © Céline Chariot

Avant le Festival au Carré à Mons, juste avant le Festival d’Avignon, nous avons rencontré Anne-Cécile Vandalem et deux membres du Raoul Collectif,  Jean-Baptiste Szezot et Jérôme de Falloise. Ils nous touchent au cœur, ils nous touchent l’esprit.

 

Sylvia Botella : Dans Rumeurs et petits jours, des chroniqueurs animent leur dernière émission radio. Le temps du programme, ils vont défier TINA et le néolibéralisme à coups de boutoirs poétiques et réflexifs. Leur volonté est claire : fouiller le monde et celui des idées pour mettre au jour la beauté, jusqu’à explorer de manière fantasmatique le continent sud-américain. Pensez-vous qu’il faille chercher le rêve dans des pays lointains pour se projeter à l’extérieur de soi?

Jean-Baptiste Szezot (J.B.S.) : À la fin de notre précédente pièce, un chercheur de ptérodactyles décidait de tout quitter pour aller au Mexique. Très naturellement, nous avons décidé de partir sur ses traces. Nous avons traversé le désert mexicain le Real del Cartoce, lieu sacré. Car les indiens Huichols - un peuple indigène en voie de disparition et grand adorateur du peyotl, cactus hallucinogène - y transite pour se rendre au Cerro Quemado - le Mont brûlé -, où le soleil est né. Chaque année, ils y font leurs rituels afin que le monde continue d’exister. Nous nous sommes perdus des journées entières dans le désert. Nous avons erré. Il faut peut-être se perdre pour se trouver (rire).

Jérôme de Falloise (F.D.F.) : Se retrouver dans des lieux  isolés comme le désert pour refaire société nous a inspirés. Comme le film My dinner with André de Louis Malle (1981) où il est question de s’isoler dans des îlots de lumière pour essayer de retrouver des types de langage ou de relations humaines. Nous partageons ce désir, s’extraire du monde pour y puiser de nouvelles énergies.

Dans Rumeurs et petits jours, nous nous extrayons du monde où la notion de service public est mise à mal, où faire compétition dans une société libérale est ce qui importe le plus. Nous nous chargeons d’énergie et nous faisons une radio qui fait de la résistance. Comme si nous étions en état de guerre sans être en état de guerre. À la fin du spectacle, nous reconstituons le désert. C’est notre manière de faire table rase et d’éradiquer tous les parasites du monde.

Nous analysons un aphorisme de Michaud qui traite du monde animalier et de sa relation avec les êtres humains. Nous faisons un exercice de la pensée. Nous imaginons que le pré dans lequel un cheval et une vache paissent, changement climatique oblige, devient une étendue désertique. Nous sommes projetés dans le monde imaginaire de libres penseurs, le désert, où des animaux surgissent comme dans un rêve ou un cauchemar. Nous posons plus de questions que nous donnons de réponses.

En passe de devenir Première ministre, la dirigeante du Parti du Réveil Populaire Martha Heiger, revient sur son île natale Tristesses pour les obsèques de sa mère. Après la faillite des abattoirs de Muspelheim, la candidate retrouve son village, exsangue, et fait de la propagande. Vous disséquez, ici, avec humour une des plus barbares armes du monde contemporain: l’attristement des peuples pour mieux les déposséder de leurs désirs et volonté, et capacité de projection. Pourquoi?

Anne-Cécile Vandalem (A.C.V.) : C’est quelque chose que je vois à l’œuvre, partout, tout le temps. C’est Tristesses au pluriel parce qu’il y a les tristesses, celles qui sont inéluctables comme la mort dont je parle peu. Et toutes les autres.

Tristesses est né de la lecture de la retranscription de la conférence Sur Spinoza : l’affect et l’idée de Gilles Deleuze, il y analyse ce qu’est la tristesse en visant une série d’exemples: "Quand je suis affecté de tristesse, ma puissance d’agir diminue (…)". Il dit, entre autres, que les tristesses sont des situations courantes dans lesquelles nous nous confortons. Cela m’intéresse car il y a, là, une dimension intemporelle.

La  relation au pouvoir, induit un déséquilibre susceptible de passer par une série de choses telles que l’humiliation, qui est souvent à l’œuvre dans une relation familiale, de couple ou amicale. J’avais envie de  me poser la question : "Est-ce que ces mécaniques sont à l’œuvre dans les relations collectives ou politiques actuelles?".

Il faut souligner aussi la montée des nationalismes et de l’idéologie populiste, vide, qui se nourrit du sentiment d’impuissance. Elle grandit et s’ajoute à elle, la peur. La honte, par exemple, est un facteur important dans le phénomène du djihadisme.

J’ai le sentiment qu’on peut analyser la situation, politique et sociale actuelle, par le prisme de la pensée de Deleuze. Et c’est ce que j’interroge dans Tristesses.

Que ce soit dans Rumeurs et Petits jours ou Tristesses, "The World is Stone". Noir, c’est noir! Les deux créations se livrent à une critique acerbe de nos sociétés. On a l’étrange impression d’être dans une époque sans époque où la raison est folle et l’anticipation toujours négative. On a le sentiment d’être à la fin de quelque chose.

J.B.S. : Nous avons pris connaissance tardivement d’une citation de Gramsci qui dit en substance que l’ancien monde meurt, que le nouveau tarde à venir, et que dans le clair-obscur, entre l’Ancien et le Nouveau monde, surgissent les monstres tels que le manque d’alternatives, la diminution des possibilités d’actions, etc.

Nous nous heurtons aux questions existentielles: le petit jour adviendra-t-il? Quand? Comment? Et que pouvons-nous? Quel est notre de rôle de citoyen face à ce constat implacable et inhibiteur? Nous disons que les îlots de lumière, les alternatives existent, qu’il existe des manières de penser différemment. Qu’il est nécessaire d’aller ailleurs pour s’extraire de la pensée No way et individualiste dans laquelle nous sommes constamment plongés, presque par défaut. L’économie globalisée gangrène tout, notre manière d’être ensemble, nos mentalités. Elle nous dévore.

J.D.F.: Nous nous sommes penchés sur l’Histoire du XXème et l’origine de la pensée néolibérale telle que nous la connaissons, aujourd’hui. Et plus précisément sur les rencontres de la Société du Mont-Pèlerin fondée par Friedrich Hayek (qui a influencé la politique de Margaret Thatcher), Karl Popper, etc. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, en 1947, des personnes issues de l’École de Chicago et de l’École autrichienne se sont réunies, ont beaucoup réfléchi et sont devenues, au fil du temps, des groupes de pression, des Think tanks... Dans les années 1970, elles ont commencé à agir. En 1973, le premier choc pétrolier a fragilisé les syndicats, le service public, etc. Aujourd’hui, si nous nous projetons dans un changement d’idées, c’est forts de nos ennemis qui y sont parvenus en quelques décennies. C’est pour cette raison que nous disons: c’est possible!

J.B.S. : Se retirer du monde, c’est pouvoir penser – faculté qui a, aujourd’hui, disparu. Et c’est ce que font collectivement les chroniqueurs le temps de l’émission radio dans Rumeurs et petits jours. Quand il était encore possible d’arrêter le temps et de penser dans une émission de service public. Aujourd’hui, les rencontres du Mont-Pèlerin se poursuivent, un petit groupe prend le temps de penser alors qu’il empêche le reste du monde de le faire parce qu’il doit être rapide, performant et individualiste. Faisons de même, retirons-nous du monde et pensons! Les alternatives existent.

A.C.V. : Je partage votre avis. Après, je ne sais pas à quoi servent le théâtre et la culture. On me demande souvent pourquoi je décris des situations aussi dures, noires. Je pense que ma responsabilité d’artiste est de ne jamais rassurer. Je peux peut-être entrevoir des alternatives mais je suis incapable de les formaliser. C’est pourquoi, je fais le contraire. Je vais chercher le pire pour faire levier. Je ne vais pas chercher la beauté. Selon moi, elle ne se montre pas. Elle surgit de la laideur. C’est par défaut que les choses existent et il est nécessaire de les trouver soi-même. J’essaie de provoquer. Et c’est pour cette raison qu’il faut penser. Je pense que la chose la plus dangereuse, c’est le fait qu’on ne pense plus et qu’il n’y a plus d’espaces de pensée, ni de temps. Recréer de la pensée est notre seule arme de défense.

Je pense que le théâtre a cette faculté-là s’il n’est pas rassurant et s’il ne veut pas consoler. La fiction peut ouvrir des brèches que le spectateur remplira lui-même. Il devra se positionner, y compris par rapport à des choses irrésolues.

Dans Tristesses, je fais l’expérience d’affirmer des choses sur le plateau auxquelles je m’oppose fermement dans la vie. Beaucoup de spectateurs sortent en disant qu’il est impossible de dire cela. Cela peut provoquer le refus complet…

Le fait de titrer le spectacle Tristesses (comédie), c’est pour qu’on en rie. Rire, c’est se détacher, c’est donner la possibilité de mettre à distance notre tristesse et donc de proposer quelque chose d’autre.

L’humour, je le vois dans tous mes spectacles. C’est le mien. Je ris beaucoup en écrivant. Les gens qui me font rire, sont ceux qui tombent, qui sont laids, etc. Toutes les situations d’humiliation qui nous poussent à l’extrême. La scène de Bouboule, par exemple, est à la fois drôle et tragique car elle réactive des sentiments que nous avons tous éprouvés, un jour. Tous ces comportements qui sont en soi ignobles mais propres à la nature humaine.

Être au Festival au Carré à Mons, c’est juste avant le Festival d’Avignon, où il y aura un presque focus belge. Quel est votre état d’esprit aujourd’hui?

J. D. F : Nous sommes inquiets mais nous réjouissons de jouer en plein air à Mons et à Avignon. Nous avons déjà expérimenté joyeusement le fait de jouer en plein air, dans une clairière avec Le signal du promeneur. Et nous avions envie de recommencer. Cela va nous mobiliser différemment.

À Mons, nous jouerons sur la Grand Place, façon théâtre de tréteau pop (rires). Et en Avignon, au Cloître des Carmes. Nous allons inventer une forme qui permettra au public de nous situer. Nous réinventerons aussi notre relation au public et la scénographie car nous n’aurons pas de cintres alors que nous en avons besoin (sourire). Il s’agit d’un vrai re-travail. C’est excitant.

Le Festival d’Avignon est une belle pression. Mais le fait d’avoir déjà présenté une étape de travail de Rumeurs et petit jour au Festival Notre temps collectif au Théâtre de la Bastille à Paris, nous rassure. Cela a beaucoup plu aux spectateurs français. Et puis, c’est très confortable de présenter le projet à Mons, chez nous, avant Avignon.

A.C.V. : À mon sens, Tristesses cumule deux difficultés : le cinéma et la fiction. Par conséquent, je ne m’attends pas à faire l’unanimité. Je m’y prépare. Et Tristesses est présenté comme un spectacle politique. Et pour les Français, la politique, ce n’est pas une mince affaire.

Mais en dépit de cette appréhension, je suis heureuse. Je m’accroche à des choses très concrètes. C’est complet. Nous serons au gymnase du lycée Aubanel, lieu parfait pour le spectacle. Nous porterons des doudounes. Il va faire chaud (rires)!

 

Entretien réalisé par Sylvia Botella  le 15 juin 2016 à Bruxelles

 

Tristesses d’Anne-Cécile Vandalem, les 2 et 3 juillet au Festival au Carré au Manège à Mons et  les 8, 9, 10, 12, 13 et 14 juillet au Gymnase du lycée Aubanel au Festival d’Avignon

Rumeurs et petits jours du Raoul Collectif les 3 et 4 juillet au Festival au Carré au Manège à Mons et les 17, 18, 19, 20, 22 et 23 juillet au Cloître des Carmes au Festival d’Avignon