Alain Cofino-Gomez et Les Doms, un tramway Wallonie/Bruxelles nommé désir

Alain Cofino-Gomez
Alain Cofino-Gomez - © Fabienne Cresens

Rencontre avec Alain Cofino-Gomez, le nouveau directeur du Théâtre des Doms, la vitrine Sud de la Création contemporaine en Belgique francophone. De Bruxelles à la Wallonie, en Avignon, un même souffle, l’esprit de création. Une envie d’imaginer autrement.

Sylvia Botella : Vous êtes auteur, artiste. Comment s’est fait le passage vers le Théâtre des Doms ?

Alain Cofino-Gomez : Cela s’est fait progressivement, au fil des années, à force d’ouvrir l’idée de l’écriture à l’organisation d’évènements ou à des moments partagés avec des publics. Là, où l’artiste n’est pas seulement le représentant de son art mais est aussi liant social, liant citoyen, etc.

Au fil des projets, j’ai dirigé des équipes, j’ai mené des projets où il y avait des questions de programmation et de médiation continue. Ces questions ont pris de l’ampleur.

Je suis devenu artiste associé au Pôle de la Marionnette en Picardie. On m’a demandé aussi de réfléchir sur le paysage des scènes belges et parfois françaises. La somme des réflexions et des actions menées ont formé en moi l’idée que je pouvais peut-être avoir des choses à dire, non seulement en tant qu’artiste mais aussi en tant que meneur d’un projet stabilisé autour d’un lieu.

Comment le Théâtre des Doms est-il devenu un objet d’imagination ?

J’ai une expérience personnelle de la diffusion de mon moi-artiste en France au travers des dispositifs, des circonstances et des rencontres. Le Théâtre des Doms a d’abord été le laboratoire. Aujourd’hui, c’est l’usine qui essaie d’amener les artistes de Wallonie et Bruxelles sur le chemin de la diffusion. Ce chemin rencontre celui que j’ai connu. Cela intervient à un moment où je peux être le plus utile, le plus précis dans ce que j’ai à proposer.

C’est une évidence pour moi, peut-être pas pour tout le monde. Je peux essayer de montrer le chemin le débroussailler et de le reproduire.

Comment pensez-vous le Théâtre des Doms aujourd’hui, après Philippe Grombeer et Isabelle Jans ? Quelles sont vos influences ? Quelles seront ses tonalités ?

C’est le Théâtre des Doms, il a une mission, il est structuré, pensé depuis longtemps. Il a été créé pour répondre à une nécessité, celle de faire rayonner les artistes de Wallonie et de Bruxelles durant le Festival d’Avignon. Candidater à cette direction, c’est savoir qu’il existe une part de continuité.

Je bénéficie d’un socle formidable. Philippe Grombeer et Isabelle Jans ont su fabriquer une manière particulière de réfléchir la diffusion, d’ancrer le théâtre dans une ville, une région, et de l’inscrire dans de nombreux réseaux nationaux de scènes, des petites aux plus grandes. C’est le socle sur lequel je peux m’appuyer et à partir duquel, je peux faire un bond en avant, explorer de nouvelles voies qui, jusqu’ici, ont été peu ou pas explorées. C’est l’Europe, la Francophonie plus largement, etc.

Certaines directions m’ont marqué. J’ai beaucoup été interpellé par la manière dont Christian Machiels a dirigé La Balsamine à Bruxelles. Pour moi, c’est un précurseur. Il est un des premiers à avoir programmé des spectacles de marionnettes dans un théâtre. Il s’est également beaucoup impliqué dans la diffusion de spectacles de danse. C’était un accompagnateur, discret, empreint d’une grande humilité. Il est, pour moi, un modèle, une inspiration.

J’ai envie de re-questionner les résidences de création, de les ouvrir à des formes non scéniques comme la performance et à des questionnements sur la ville ou la position de l’artiste créateur dans l’espace urbain.

Je souhaiterais réfléchir à d’autres moyens de diffusion. Le Théâtre des Doms a des réseaux de diffusion constitués qui ont été développés par les directions précédentes mais il existe des réseaux de diffusion plus informels qui m’ont beaucoup apporté, ce sont les réseaux des artistes.

J’aimerais créer des rencontres d’artistes émergents, pluridisciplinaires autour de thématiques, les faire travailler ensemble, de manière à ce qu’ils créent une petite forme, une sorte de sortie de workshop. C’est partir de l’idée que les jeunes artistes qui ont déjà une singularité en rencontreront d’autres. Peut-être qu’un artiste de la FWB travaillera avec le futur directeur d’un CDN. Il s’agit de créer des réseaux autrement en pariant sur l’avenir et en s’appuyant sur la pratique artistique.

Lorsque vous arriverez au Théâtre des Doms, rentrez dans la cour, la création belge francophone en Avignon, c’est là.

Comment accroître la visibilité des artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles dans la programmation volumineuse avignonnaise et sur la scène internationale ? Quelles sont vos stratégies ?

Je ne pense pas que le Théâtre des Doms peut répondre seul à une telle mission. Ce n’est d’ailleurs pas sa mission et il n’en a pas les moyens (sourire). Je pense que c’est plutôt une question qu’il faudrait poser à un décideur politique et à nos différentes agences, au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris ou à l’agence Wallonie-Bruxelles Théâtre/Danse, par exemple. S’il y a une stratégie à avoir, il doit venir de plus haut.

Que peut le Théâtre des Doms ? Il a un plateau de 6 mètres sur 8, il bénéfice des fruits de tout le travail qui a été déjà fait sur les réseaux. Nous avons envie de les prolonger vers l’Europe et même plus loin encore, vers une grande Méditerranée.

Je pense qu’il est nécessaire d’avoir des projets et d’aller de l’un à l’autre. Il serait orgueilleux de croire que nous pouvons répondre à l’envie immense qu’ont les artistes d’avoir un paquebot qui les emmènerait au bout du monde. Nous accomplissons notre part de travail, avec nos moyens qui sont ce qu’ils sont. Ils ne sont pas importants. Et nous le faisons avec les artistes.

Je pense qu’une politique de diffusion internationale ne peut se faire que si les artistes en marquent l’envie. Ce qui n’est pas toujours le cas parce que certains imaginent des difficultés qui n’existent pas ou n’imaginent peut-être pas emprunter certains chemins existants mais ignorés.

Peut-être que notre travail, c’est de partir en éclaireur, de repérer les chemins qui existent et d’essayer d’y amener les artistes. Après, nous n’avons pas les moyens nécessaires pour les accompagner sur la continuité.

 

Comment vont s’articuler " saison " et " festival " au sein du Théâtre des Doms ? Quelles sont les lignes directrices ?

Ce que fait le Théâtre des Doms hors festival a peu ou pas de résonnance en Belgique. On sait qu’il y a des résidences, que certains artistes candidatent mais on ne sait pas ce qui s’y passe réellement. Pourtant, il y a toute une vie. Le Théâtre des Doms a un rôle méconnu en Belgique mais qui est fondamental dans la ville d’Avignon : il existe sur le territoire avignonnais en tant que tel. Et cela fait partie de son travail de diffusion. Le Théâtre des Doms est un lieu permanent - il y en a peu en Avignon -, cela explique son aura et l’accueil particulier dont il jouit durant le festival.

Le Théâtre des Doms est reconnu comme un théâtre avignonnais et c’est le fait des directions précédentes. Lorsque le festival s’ouvre, c’est un théâtre avignonnais qui ouvre ses portes, même s’il est le lieu d’expression des scènes wallonnes et bruxelloises.

Avez-vous du plaisir à vous promener déjà dans la Ville d’Avignon ? À vous asseoir sur un banc ? À regarder la ville ?

Oui (grand sourire) ! Je suis étonné. J’ai fait le tour des remparts et j’y ai vu toutes les petites portes singulières. Il y a mille et une façons de rentrer dans la ville d’Avignon, à pied, à vélo, etc. Il y a des portes, un peu secrètes, un peu dérobées. Peut-être que je ne les ai pas toutes vues. C’est déjà une question. Comment y rentre t-on ? Pourquoi y a t-il un intra et un extra-muros ? C’est une question que j’ai envie d’aborder avec la naïveté de celui qui arrive.

C’est aussi une question artistique que j’ai envie de poser à des artistes et de prolonger : pourquoi Bruxelles a des portes mais plus de murs ? Pourquoi Namur a une citadelle et des renforts ? Pourquoi Avignon a un intra et un extra-muros qui définit sociologiquement peut-être des choses politiquement ? C’est mon regard sur la ville actuellement.

Le Festival d’Avignon a des liens très privilégiés, aujourd’hui, avec la Belgique francophone. Olivier Py parle même " d’affinités électives ". L’avez-vous rencontré ?

J’ai envie de discuter de la ville avec lui. J’ai envie de re-questionner la Francophonie à travers la ville, faire écrire des écoles autour d’une Belgique imaginaire, faire écrire des Belges sur un Avignon imaginaire. Nous sommes tous les deux auteurs, nous avons parcouru parfois les mêmes endroits, mais à des moments différents. Nous pourrions peut-être échanger. Puisque qu’Olivier Py parle " d’affinités électives ", il serait formidable que le Théâtre des Doms y prenne part.

Vous êtes un créateur, vous portez sur le monde un regard empreint d’émotions alors qu’on considère un directeur d’institution plus comme un médium. Comment l’artiste compose t-il avec le directeur du Théâtre des Doms ?

Je suis un artiste particulier. Mon moteur, c’est l’empathie. Quand j’écris, je travaille comme un acteur. Je me mets à la place d’un mur, d’une chaise, d’un être humain.

J’ai beaucoup fait de travaux de commande avec la nécessité de rencontrer une subjectivité, l’altérité et de composer avec elle. Je suis prédisposé à mettre de côté mon égo artistique, ma certitude artistique. J’ai un sens fort de la mission. Je pense que je serai un directeur passeur, médiateur qui sera attentif à l’artiste qu’il est au fond de lui-même. L’échange se fait déjà. Je le sens. Mais à nouveau, les missions du Théâtre des Doms sont tellement balisées qu’on ne peut pas se perdre. J’ai envie d’être au service de mes amis artistes. C’est un lieu fait pour les artistes. C’est la première fois qu’il y a un artiste à la tête du Théâtre des Doms, j’y serai donc d’autant plus attentif.

Est-ce que vous craignez que le directeur prenne le pas sur l’écrivain ?

Il n’y a aucune crainte. Le projet de direction des Doms est tellement excitant, vaste. Ça remue tellement de questionnements qui m’ont agité tout le long de ma vie d’artiste, que je ne pense pas une seule seconde à ça. Et quand l’impérieuse envie se fera sentir, j’y répondrai.

J’ai une éthique. J’ai dit au conseil d’administration, j’ai dit à mes pairs : " Jamais le Théâtre des Doms ne sera l’outil de mon expression artistique ! " C’est un cap que je garderai, un engagement que j’aurai tout le long et jusqu’au bout de mon mandat.

 

Lorsque vous rêvez, à quoi rêvez-vous ?

Depuis que je suis enfant, je rêve à des tunnels de métro. Je rêve que je suis dans un vieux tramway bruxellois. Je rêve que je marche le long des voies qui sont complexes et multiples et qu’il est nécessaire de choisir un tunnel. C’est un rêve récurrent, mais il n’est pas effrayant, même si les tunnels peuvent l’être. Je me sens bien dans la recherche de tunnels de métro qui n’existent pas (sourire).

 

Propos recueillis à Bruxelles le 24 septembre 2015