Aix-en-Provence/La Monnaie. 'Pinocchio' de Philippe Boesmans. Une féroce allégresse. Une réussite totale. ****

'Pincocchio' de Phulippe Boesmans
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'Pincocchio' de Phulippe Boesmans - © Patrick Berger Artcompress

Première ce soir à La Monnaie du dernier opéra de Philippe Boesmans, qui a triomphé cet été au Festival d’Aix-en-Provence.

Voici ma critique de juillet. Seuls changements de cette série bruxelloise : l’orchestre de la Monnaie (et pas le Klangforum Wien) dirigé par Patrick Davin, ce grand 'traducteur' de musique contemporaine. Avec, cerise sur le gâteau, le retour bienvenu du public dans la salle de la Monnaie rénovée.

 

Après un "Au monde" très sombre, huis clos terrifiant sur la famille, la collaboration entre Philippe Boesmans et Joël Pommerat se poursuit par un ‘roman d’initiation’ devenu conte de fée mythique: 'Pinocchio'.

Une pièce de théâtre décapante.

Joël Pommerat nous en avait fourni une version théâtrale d’une inventivité bouleversante en 2008. Un narrateur grimé de blanc, hyper lucide, introduisait les épisodes et en dégageait la morale. Ce directeur de troupe, ombre portée de Joël Pommerat, guidait la prise de conscience par Pinocchio, donc vous et moi, d’un impératif de 'vérité' dans un monde de brutes, guidées par la faim, l’argent, le sexe, le profit et la tentation du meurtre. Et surtout un 'petit d’homme' pourri par un insatiable besoin de mentir pour se protéger et/ou tromper les autres. Pinocchio, façonné en marionnette par Gepetto, un père menuisier pauvre, à partir d’un arbre abattu par l’orage, commence par renier ce père, lui désobéir, échappant à l’école pour parcourir le monde et ses tentations. Une chanteuse de cabaret, un directeur de cirque, des escrocs, des assassins, un directeur d’école, un 'mauvais camarade', un juge, un marchand d’ânes et surtout deux tendres figures maternelles, 'la dame élégante' qui le conseille et la Fée qui le ressuscite : un vrai roman d’aventures fait de tentations, de chutes, de rebonds. Sans compter des épreuves avec la Nature, de la forêt à la mer en passant par le ventre d’un requin où il retrouve… son père pour une inattendue…réconciliation. L’univers de Pommerat, parfois austère, très noir et blanc, prenait une allure épique avec des trouvailles visuelles puissantes, scénographiées avec superbe par Eric Soyer : de la fabrication laborieuse du pantin à son incarnation, de son cruel assassinat à sa résurrection face à une fée montée sur échasses. Et de sa transformation en âne à sa disparition dans le ventre d’un requin, que d’éléments fantastiques qui transforment le récit moral en "féérie" !

Un opéra prodigieux de vérité lyrique et visuelle

La version opéra garde le récit et la scénographie d’origine mais avec les moyens techniques supplémentaires qu’offre une maison d’opéra pour le peaufinage des "effets spéciaux", comme la présence de la mer, moment de beauté pure ou le dialogue avec le père au sein du ventre du requin. Et une direction de chanteurs d’opéra aussi sûre que sa direction d’acteurs ! Remarquable : ce troisième opéra de Pommerat est son chef d’œuvre. Le produit d’un très beau dialogue aussi.

Car l’essentiel est évidemment l’introduction de la musique qui oblige l’auteur, Joël Pommerat,  à "réduire" son texte à un livret, sacrifiant les 2/3 de l’écrit pour laisser la musique insinuer et densifier le message. Entre un musicien et son librettiste, c’est un combat classique que Philippe Boesmans raconte avec humour :

"Pour chaque scène, on se voyait ou on se téléphonait, on échangeait et dialoguait longuement. C’est plus difficile avec Joël qui est l’auteur du texte et qui est attaché à la moindre de ses phrases, qu’avec les adaptations de Shakespeare ou d’autres auteurs, bien morts, que je faisais avec Jean-Luc Bondy. Ce n’est donc pas facile d’arriver à un accord entre l’auteur et le compositeur puisque chacun a sa logique et tient, moi à ma partition, lui à son texte. Mais ce dialogue est très intéressant parce qu’il parle aussi beaucoup du sens des choses. C’est passionnant parce qu’il vit avec ses personnages et son enthousiasme est un facteur de dynamisme pour moi."

Le résultat est fascinant : Philippe Boesmans a dû trouver un rythme accéléré pour 'aligner' 23 scènes qui nous font parcourir des mondes tantôt réalistes, tantôt fantastiques. Avec un petit 'refrain' obsédant, décliné en plusieurs versions qui unifient  et le message et la partition. Dans l’action sa musique est tour à tour féroce ou sarcastique, prenant une distance avec son sujet ou au contraire bienveillante, complice, comme le narrateur. Souvent intensément lyrique en particulier pour la 'dame élégante' et la Fée, une seule et même cantatrice, sidérante, la Canadienne Marie-Eve Munger, passant du registre médian de soprano à une colorature dont l’hyper aigu est atteint presque en douceur. Pinocchio est interprété par un petit bout de mezzo délicieux Chloé Briot, au langage truculent. Stéphane Degout est un narrateur majestueux qui se transforme en escroc, meurtrier ou directeur de cirque. Vincent Le Texier et Yann Beuron ont aussi des rôles à transformations multiples hyper rapide où voix et corps sont à la hauteur de la performance demandée. Sur le plateau se baladent  le saxo de Fabrizio Cassol, l’accordéon de Philippe Thuriot et le violon tzigane de Tcha Limberger pour pimenter de leur présence foire, cirque et autres scènes de genre. Enfin la partition orchestrale centrée sur les 'vents' est un cadeau pour le Klangforum Wien. Un cadeau surtout pour le public qui peut goûter un 'conte pour enfants' accessible et savant à la fois. Pour moi le plus grand Boesmans depuis "Reigen", jouant à la perfection sur le rythme et le lyrisme et débordant d’une joie communicative. Et un Pommerat  définitivement compatible avec le monde lyrique qu’il porte à une rare beauté visuelle.

À ne pas rater, à Bruxelles (La Monnaie) du 5 au 16 septembre

Deux questions à Philippe Boesmans.

CJ : Quel est ton plaisir dans ce Pinocchio si tu compares aux six opéras que tu as déjà composés ?

PB : Ce côté conte d’aventures et l’obligation de trouver du neuf pour chacune des 22 scènes a été un beau défi musical pour moi. En plus, visuellement, je devais m’adapter à des métamorphoses comme l’allongement du nez de Pinocchio. J’ai aimé les défis techniques que l’orchestre a dû  surmonter. Exemple : Joël veut parfois  le noir absolu, et donc tout l’orchestre doit jouer dans le noir avec une toute petite pointe de lumière au bout de la baguette du chef d’orchestre !Donc, dans ma partition, je devais aussi prévoir ça pour la facilité de l’orchestre. Il y a aussi des gags musicaux mais très peu de citations d’autres œuvres comme cela m’amuse  parfois de le faire.

CJ : Si tu devais comparer Jean-Luc Bondy, avec qui tu as produit quatre opéras, et Joël Pommerat, avec qui tu travailles pour la deuxième fois, tu les vois comment?

PB : Ils ont quand même pas mal de points communs, mais ils sont d’une génération différente. Jean-Luc Bondy, qui vient de mourir, était plutôt influencé par l’esthétique allemande de la Schaubühne. Mais tous les deux aiment mettre en scène la douleur avec une intention compassionnelle, avec grâce. Pommerat est un peu le spécialiste des adaptations de contes de fée, comme Cendrillon. Sa première proposition était d’ailleurs de me faire composer une Cendrillon, mais j’ai refusé car il y déjà la Cendrillon de Jules Massenet et celle de Rossini ! J’ai donc préféré Pinocchio, qui ne compte pas de grandes œuvres au répertoire.

NB: Le reste de l’itv dans un article déjà publié.

https://www.rtbf.be/culture/scene/detail_festival-d-aix-en-provence-un-pinocchio-romanesque-

" Pinocchio " de Philippe Boesmans,  livret et mise en scène de Joël Pommerat d'après Collodi.

La Monnaie, du 5 au 16 septembre.

Christian Jade (RTBF.be)