Aix-en-Provence 2018. " La Flûte enchantée " (Mozart) et " Didon et Enée " de Purcell. Des plaisirs à géométrie variable.

"La flûte enchantée" de Mozart m.e.s de Simon McBurney
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"La flûte enchantée" de Mozart m.e.s de Simon McBurney - © Pascal Victor

L’enchantement vient évidemment de la " Flûte " de Simon McBurney, reprenant un succès de 2014. Et la déception de " Didon et Enée " confiée à un disciple de Patrice Chereau, Vincent Hughet.

 

" La Flûte enchantée ", version McBurney : humour british sur conte de fées à l’allemande. Great !

Simon McBurney est un enchanteur. Mozart aussi. Ces deux-là étaient faits pour s’entendre : ça se voit, ça s’entend aussi. Plaisir garanti. L’an dernier McBurney avait donné une version baroque, truculente, bourrée d’effets spéciaux du " Rake’s progress " délirant et cynique de Stravinski. Il mettait son savoir faire et son intelligence au service de cet opéra d’un cynisme délirant. Il y a quatre ans (je ne l’ai pas vu à l’époque) cette même intelligence se mettait au service d’un Mozart " dessiné " avec une savante…simplicité.  Et dans le programme ce faux ingénu de McBurney réfléchit tout haut à comment diable faire pour aborder une œuvre qui, dit-il, " semble tolérer pratiquement toutes les interprétations et en même temps semble parfois les récuser TOUTES " (souligné par Sir Simon). D’abord ne pas oublier une bonne boussole anglaise pour ne pas s’égarer, Shakespeare, of course : " Indéniablement, dit McBurney, La Tempête est PARTOUT dans La Flûte. Sarastro ressemble à Prospéro, Tamino à Ferdinand. Monostratos est un cousin de Caliban et les trois Garçons sont comme des esprits qui ressemblent à Ariel ". Voilà pour le diagnostic. Mais attention, ne pas réduire cette intime conviction à une mise en scène à thèse ! La flûte c’est aussi un " conte de fée " bourré de " symboles " dont le chiffre 3 est un fil conducteur : pas seulement les " frères 3 points ", même si l’opéra est aussi maçonnique mais " trois dames, trois garçons, trois prêtres et l’opéra commence par trois accords de si bémol majeur ". La Trinité n’est pas au programme pas plus que les Trois religions du Livre. Encore que…Ah oui, ne pas oublier la comédie, le divertissement populaire et la magie : " c’est toujours plus simple de raconter ce que l’on veut quand l’histoire est magique " et puis " la magie c’est le changement ".Voilà donc un programme complet accompli avec des moyens apparemment rudimentaires : une cabine à dessiner et projeter des images naïves à gauche, une cabine à bruitages à droite, un plateau suspendu pour déployer plusieurs niveaux de jeu et faire dégringoler l’adorable Papageno qui erre avec sa petite échelle de bricoleur plus encore qu’avec sa flûte, simple et elle aussi bricolée. Tout comme erre la Reine de la Nuit accrochée à sa chaise à roulettes comme une Tatie Danielle infirme, presque drôle dans ses colères à l’aigu fascinant. Parce que oui, foi de McBurney : " ma seule boussole est la musique ". Mais là aussi Shakespeare n’est pas loin : " La musique, dit-il, est une force qui, lorsqu’elle est puissante, nous oblige à nous taire …et nous remplit d’un approbation silencieuse ". Comme la dernière parole d’Hamlet " And the rest is silence ".

Juste un mot pour dire la force de cette musique dans cette soirée : l’orchestre et le chœur de l’Ensemble Pygmalion, emmené par Raphaël Pichon sont élégants dans toutes les ambiances contrastées de cette Flûte. Et la distribution parfaite d’où émerge le délicieux Papageno de Thomas Oliemans, la Reine de la Nuit foudroyante de Kathryn Lewek et la Pamina de rêve de Mari Eriksmoen. Soit 3 interprètes majeurs. Honneur au chiffre 3 !

" La Flûte enchantée " de Mozart, m.e.s de Simon McBurney.

Festival d'Aix-en-Provence jusqu’au 24 juillet.

" Didon et Enée " de Purcell : une " première " perturbée.

Voilà un petit opéra d’une heure qui se termine par un " tube " déchirant de Didon qui doit en principe nous bouleverser. Le soir de la première, l’interprète a raté cet air-là. Malade, dit-on, elle a été remplacée. Cela peut arriver. Mais la mise en scène forme un tout. L’opéra était précédé d’un prologue, une ouverture parlée plaçant le sort de Didon dans le contexte des exodes actuels. Un beau texte de Maylis de Kerangal mis dans la bouche de l’excellente Mamah Diabaté-N’Goné. La scénographie d’Aurélie Maestre et la mise en scène de Vincent Hughet, assistant du mythique Patrice Chéreau, prolongeaient cette ambiance de foule inquiète parcourant le plateau. La beauté des lumières y était mais la défaillance manifeste de l’interprète principale a sans doute perturbé le jeu et la voix des autres solistes manifestement en vitesse de croisière. Reste, heureusement, la beauté des chœurs fort importants dans cet opéra et l’excellence de l’orchestre de l’Ensemble Pygmalion dirigé par Vaclav Luks. Ils ont sauvé la mise ce soir-là. A l’opéra et au théâtre une soirée peut effacer l’autre.

" Didon et Enée " de Purcell, m.e.s de Vincent Hughet.

 Festival d’Aix-en-Provence, jusqu’au 23 juillet.

Christian Jade (RTBF.be)