"Outwitting the Devil", d'Akram Khan : du mythe à l’élan vital

Il est rare qu’un spectacle présenté dans la Cour d’Honneur d’Avignon soit visible la même saison en Belgique. C’est le cas cette année avec "Outwitting the devil" coproduit par le Central de La Louvière. Une occasion à saisir. Voici ma critique d’Avignon.

Critique:**** 

 

 Akram Khan, chorégraphe britannique originaire du Bangladesh, s’est taillé en 20 ans une réputation d’excellence en conjuguant avec force la danse classique indienne, le Kathak, et les formes chorégraphiques les plus modernes.

plus d'infos sur le site officiel d'Akram Khan

Chez Akram Khan, une constante : la beauté formelle des échanges, du duo à toute une troupe, ou – comme ici – quatre danseurs et deux danseuses. Ils occupent la Cour d’Honneur avec la grâce de leurs corps, dans une ambiance de clair-obscur ponctuée par les inventions musicales de Vincenzo Lamagna.

Indépendamment de l’histoire évoquée, qui remonte à une civilisation disparue, celle de Sumer et de son roi mythique Gilgamesh, la force de cette chorégraphie émane de la qualité dynamique et picturale des ensembles, alternant les scènes de violence et les climats apaisés, les poursuites agressives et les arrêts sur images, l’expressivité des mains et la souplesse des corps. Littéralement fascinant.

Il y a certes un certain maniérisme dans l’ensemble mais d’ordre supérieur. Avec de grands corps allongés à la Greco, des fauves déchaînés comme les félins de Delacroix ou encore un style méditatif avec une allusion directe à "La Cène" de Léonard de Vinci et à sa version féministe contemporaine de l’Australienne Dorothea White qui fait des disciples des femmes.

Reste que le noyau central est un épisode de la vie de Gilgamesh, où le vieillard accompagné de son double, jeune, raconte la domestication/soumission d’un homme sauvage qui devient son ami. Avec aussi, en toile de fond, la destruction d’une forêt de cèdres dont les débris géométriquement alignés structurent l’espace de la Cour.

Réflexion sur la vieillesse, la mort, le pouvoir, la destruction de la nature, donc du monde actuel… Cela fait beaucoup de sujets ! Et le reproche qu’on pourrait faire à Akram Khan, c’est d’avoir éparpillé cette superbe chorégraphie dans trop de replis. Et le Diable, me direz-vous ? Tout de safran vêtu, il a la forme d’une déesse féminine sculpturale et séduisante. Mais dans la pensée d’Akram Khan, le Diable est d’abord en nous. Quant au sens général de "Outwitting the Devil", soit "déjouer le diable", la réponse est dans cette pensée du poète mystique persan Rumi qui inspire aussi Akram Khan : "La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s’y trouve."

A chacun, donc, de puiser sa vérité dans ce miroir superbement éclaté. 

En pratique :

- au Central La Louvière les 10 et 11 décembre

- au Concertgebouw à Bruges le 10 janvier

- au Théâtre de Liège (décentralisé au CC d'Hasselt) le 30 janvier