La danse au musée : « Stretch » d’Isabella Soupart et Jonathan Sullam

Stretch
Stretch - © Danny Willems

CRITIQUE ****

Depuis ses débuts, la chorégraphe belge Isabella Soupart associe la danse au théâtre, au cinéma, à l’art sonore ou à l’installation. Dans le prolongement de « Slow down », présenté aux Musées royaux des beaux-arts en 2017, avec déjà la complicité du plasticien anglais Jonathan Sullam, elle propose aujourd’hui un projet d’envergure dans  un autre espace muséal : le MAD (Mode & Design Center). Situé au cœur de Bruxelles, ce beau bâtiment aux espaces blancs et lumineux accueille expositions, ateliers, conférences … et danse contemporaine.

Comme l’indique le titre, il s’agit de tendre, d’étirer la performance dans le temps et l’espace. Six heures de spectacle … mais libre à vous de circuler, de quitter l’espace de jeu à n’importe quel moment et d’y revenir. A vous de définir le temps de votre expérience. Vous verrez le jour décliner et l’obscurité peu à peu s’installer sur la ville, à travers les grandes verrières qui donnent à l’arrière sur le square Jacques Brel, où des passants curieux parfois s’arrêtent. Quinze magnifiques danseurs se déploient sur toute l’étendue du rez-de-chaussée, d’une salle à l’autre, dans ses recoins perdus et dans le « trou » creusé au centre, où le regard plonge depuis la mezzanine. Seuls ou par groupes de deux, trois ou plus, ils en arrivent à former à certains moments une escadre à la rigueur géométrique ou une masse plus organique. Une séquence se termine à peine qu’une autre surgit ailleurs, en contraste ou dans la continuité, comme un passage de relais. Chaque mètre carré sera habité à un moment de la soirée. Même les murs accueillent les corps…

Omniprésente, la musique provient des machines ou de quatre musiciens en « live ». Mais une danseuse peut soudain attraper un micro et vous chanter une mélodie poignante. Les musiciens se déplacent parfois avec les danseurs. Vous assisterez, notamment, à un jeu/poursuite étonnant entre un danseur et un percussionniste qui frappe, avec ses baguettes, toutes les surfaces à sa portée. Des connexions passionnantes se tissent également avec les sculptures de Jonathan Sullam. Suspendues aux murs nus ou posées sur le sol, souvent lumineuses, elles présentent, pour la plupart, une surface réfléchissante qui, à son tour, distend et déforme, mais invite aussi au dialogue avec l’espace environnant.

C’est une immersion totale qui vous est proposée : vous sentez le souffle des danseurs, vous percevez les battements de leur cœur, ils vous frôlent parfois, vous sourient. Et vous discernerez aussi une cohérence d’ensemble qui ne se livre pas d’emblée, mais s’affirme dans la durée : des thèmes apparaissent, qui se dilatent et se transforment en multiples variations. Danse brute et sauvage d’une part, et d’autre part mouvements plus délicats où les mains et les doigts jouent un rôle essentiel, comme dans les cultures asiatiques. Ou comme dans les gestes codifiés utilisés par les agents de piste sur le tarmac des aéroports. Le break dance apporte aussi son langage acrobatique et spectaculaire.

« Stretch » est un spectacle débordant de vie et d’énergie, en perpétuelle métamorphose, jusqu’aux costumes qui rendent hommage à ce haut lieu de la mode et du design. Isabella Soupart et Jonathan Sullam s’en approprient avec intelligence l’architecture étonnante : la danse y devient tableau, sculpture en mouvement. 

EN PRATIQUE

« Stretch » d’Isabella Soupart et Jonathan Sullam

Avec : Eléonore Valère-Lachky, Shantala Pèpe, Popaul Amisi, Sara Tan, Frauke Mariën, Rose Sall Sao, Fouad Nafili, Manou Koreman, Johanna Willig Rosenstein, Anna Zurkirchen, Meri Pajunpaä, Kayoko Minami (danse), Olivier Taskin et Nathalie Rozanes (performance) et  Rubén Orio, Shaya Feldman, Jacob Hus, Arto Van Roey (musique)

A voir au MAD les vendredis 10, 17 et 24 mai de 18h à minuit.

Adresse : Place du Nouveau Marché aux Grains 10 à 1000 Bruxelles