"In Movement" aux Brigittines. Trois univers féminins interrogent le corps, l'esprit, la réalité, le rêve***

"Lichens" de Karine Ponties
"Lichens" de Karine Ponties - © Andrea Messana

Depuis toujours, Patrick Bonté organise ses programmations à partir de son univers intérieur réfracté sur les spectacles de théâtre/danse qu’il donne à voir. La première soirée composée (sur les trois semaines du Festival "In Movement") propose trois réflexions féminines très concrètes sur le corps, sa représentation, ses pouvoirs narratifs et réflexifs. En ouverture, Ondine Cloez s’amuse à interroger un corps dont l’esprit serait "vacant". En conclusion, Luna Cenere expose son corps, pris entre désir, esprit et cœur. Au centre, Karine Ponties s’inspire, comme souvent, d’un film d’animation pour projeter ses rêves dans la réalité.

"Lichens" de Karine Ponties : la puissance du chaos.

Ce n’est pas la première fois que Karine Ponties s’inspire d’un film d’animation pour donner à ses chorégraphies une assise et un répondant visuel. Dans "Holeulone", (meilleure création danse 2007 des Prix de la Critique), elle s’appuyait sur une animation de Thierry Van Hassselt, artiste visuel et bédéiste pour renouveler nos perceptions, questionner la réalité et l’imaginaire et plonger des corps bien vivants dans ces graphiques songeurs. Dan "Humus Vertebra", trois danseurs clowns et acrobates jouaient comme des enfants, avec en toile de fond, un petit film fantastique de Stefano Ricci nous plongeant dans un monde étrange. Les deux œuvres graphiques étaient des commandes, présentes dans la chorégraphie.

Dans "Lichens", l’œuvre graphique revendiquée est absente, une simple mais forte source d’inspiration. "Le Conte des Contes" de Youri Norstein - un court métrage multiprimé à sa création en 1979 - a marqué l’imaginaire de Karine Ponties qui s’en revendique. On peut voir ce film sur YouTube et comparer avec "Lichens". On y voit un enfant rêver sa vie, la reconstruire, assister à la destruction de sa maison natale en compagnie d’un jeune loup bienveillant et d’un taureau (Minotaure ?) qui fait sauter à la corde une petite fille. Avec, enveloppe active, la nature russe, une toundra neigeuse, paysage irrésistible. D'une berceuse enfantine à diverses musiques classiques, et un tango, la bande son est capitale, comme dans "Lichens".

De ce récit, Karine Ponties retient une structure narrative : " Dans le cinéma d’animation, dit-elle, comme dans la recherche de la chorégraphie, l’émotion poétique naît des oppositions de réalités suscitées par le montage ou les métamorphoses ".

Et de fait, de la trame originale elle n’emprunte comme "personnages" que le Taureau et la petite fille, le seul personnage "coloré" d’un beau rouge dont la veste, suspendue à un mât sert de fil conducteur au final. Pour le reste, elle joue surtout l’histoire d’un groupe de 6 danseurs, d’abord enfouis sous une table, recouverte d’une nappe d’où ils surgissent, une tête par-ci, des jambes et bras par-là, étranges apparitions, multiples et mystérieuses métamorphoses. Et où ils se regrouperont, au final comme autant de points d’interrogation sans réponse. Entre-temps, ils se dispersent sur de multiples espaces pour des scènes de bal ou d’affrontement, de virtuosité chorégraphique ou de tendresse. Avec, dans une petite lucarne au ras du sol, les apartés avec le taureau et ses étreintes esquissées. Le dynamisme rêveur de l’ensemble fonctionne si le spectateur consent à s’abandonner à l’imaginaire dynamique déployé puisque ce conte n’a pas de fil narratif classique mais une série d’impressions fugitives, très flottantes. La virtuosité des danseurs finit par emporter l’adhésion totale puisqu’ils vivent chaque situation avec une énergie concentrée ou une souplesse rêveuse. A la lisière du rêve, on retrouve on retrouve donc l’univers généreux, anxieux, captivant de Karin Ponties.

Les corps d'Ondine Cloez et Luna Cecere

"Vacances, vacance" d’Ondine Cloez s’amuse avec grâce des rapports compliqués entre le corps de la danseuse et sa volonté, dans un esprit de vacances, de détente où l’attention se relâche. Un exercice d’analyse humoristique qui désacralise la danseuse et la chorégraphie, joue sur la maladresse et l’inattention avec un sens de la relativité qui peut être vécue comme une autre performance : l’envers du décor, l’anti-romantisme de l’Imaginaire/Roi.

Dans "Kokoro", Luna Cenere nous livre une autre provocation : quid de notre perception d’un corps nu ? Soit la fameuse " Naissance du Monde " de Courber mais abordée à l’envers… du corps, l’arrière, pas l’avant. Soit un postérieur impressionnant, savamment éclairé, surmontant une paire de bras qui semble poser ce corps à l’envers. La musculature impressionnante des jambes en quasi gros plan fait aussi hésiter sur la nature du sexe : homme, femme ? L’exposition du dos et de la chevelure nous fait entrer dans un univers baudelairien plus classique du désir et de ses troubles. Est-ce que je vois bien ce que je vois ? Et j’en fais quoi ?

A chaque fois plus de questions que de réponses. Les spectacles programmés par Patrick Bonté aiment provoquer notre réflexion, cultiver nos ambiguïtés et booster notre imaginaire. A chacun de ces univers féminins son lot de mystères.

"In movement" aux Brigittines jusqu’au 21 mars

"Lichens" de Karine Ponties

"Vacances, vacance" d’Ondine Cloez

"Kokoro" de Luna Cenere