"Giselle", ballet romantique revu par Akram Khan. Un clair-obscur visionnaire sur le monde des migrants. ****

"Giselle" d'Akram Khan à l'Opera Ballet Vlaanderen
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"Giselle" d'Akram Khan à l'Opera Ballet Vlaanderen - © Opera Ballet Vlaanderen Filip Van Roe

"Giselle", c’est la mère de tous les ballets romantiques, la belle histoire triste d’une jeune paysanne (Giselle) séduite par un aristocrate, Albrecht. Dénoncée par son amoureux le garde-chasse Hilarion elle en meurt et entre au royaume des Wilis. La vindicative Reine Myrtha y règne sur les fantômes de vierges mortes. Mais victime généreuse, Giselle sauve Albrecht de la mort. Un mythe romantique qu’Akram Khan transpose dans le monde contemporain des migrants aux prises avec une mondialisation qui les exploite et une Europe qui leur ferme les portes. Une réflexion politique et spirituelle sur l’état du monde et un chef d’œuvre esthétique qui transcende l’original. 

Metteur en scène anglais originaire du Bangla Desh Akram Kahn est célèbre pour avoir réussi la synthèse entre la danse moderne et la danse indoue kathak, par exemple dans "Kaash", scénographié par Anish Kapoor ou "Zero degrees" conçu en collaboration avec Sidi Larbi Cherkaoui, l’actuel co-directeur de l’Opera Ballet Vlaanderen, dont la troupe interprète avec brio ce "Giselle" créé à Londres en 2016.

Avec "Giselle", Akram Kahn butte sur l’image d’une femme faible dans un monde paysan qui n’est plus le nôtre, sur une chorégraphie splendide mais datée de Marius Petitpas et sur une musique romantique à moderniser. De ces obstacles il fait une force.

Giselle, une femme forte, pas une victime.

L’héroïne sera donc une femme forte, volontaire et plus la femme fragile et sentimentale, vue par l’Homme patriarcal et toutes les religions (juive, chrétienne, musulmane ou hindoue). Elle fait partie d’un groupe de travailleurs du textile, exploités chez eux, emportés dans le flux migratoire et aux prises avec la xénophobie et le protectionnisme européen.

Un des points de départ affectifs et effectifs de cette transposition c’est le drame du Rana Plaza à Dacca, capitale du Bangla Desh. En 2013 plus de mille ouvriers du textile travaillant pour les grandes marques mondiales trouvèrent la mort dans l’effondrement de leurs fragiles ateliers de confection. Cet épisode nourrit le 2 è acte où les âmes mortes des victimes du Rana Plaza se confondent avec les âmes mortes des Willis qui vengent les vierges victimes des hommes dominants .Mais sont ici elles sont armées d’aiguilles à coudre géantes qui rappellent les ouvrières massacrées par négligence. La " lutte des classes " (et des sexes ? tout est lié ici) entre paysans et aristocrates terriens devient donc celle de migrants exploités par des groupes industriels mondiaux dans leur pays et qui se heurtent à une Europe barricadée.

Les personnages masculins sont eux aussi transformés. Albrecht est le fils de propriétaires d’ateliers "pourris". Akram Kahn donne autant d’importance à Hilarion, le rival jaloux et complexe, homme du peuple qui dénonce Giselle enceinte d’Albrecht (pas dans l’original ! ) provoquant sa mort. Transformation aussi de Myrtha, la Reine des Wilis, la "mauvaise" dans l’original, nuancée ici comme un double de Giselle. La colère de l’une précède le pardon de l’autre mais elles sont les deux faces de la même médaille. Nuance aussi pour le pardon final de Giselle à Albrecht : plus d’amour romantique au-delà de la mort, plus de réconciliation en forme de happy end. Giselle et Albrecht restent de chaque côté de la frontière symbolique, ce mur qui tombe à la fin des deux actes, symbole de la séparation des riches et des pauvres puis de la vie et de la mort.

Une fresque sur l’état du monde. Un chef d’œuvre esthétique.

Attention : ne croyez pas qu’Akram Kahn fasse de la "danse engagée" comme on fit jadis du théâtre du même nom. On n’est pas dans le "réalisme socialiste" mais dans un réalisme magique où la scénographie et les costumes sombres de Tim Yip évoquent le réel sans l’imiter servilement. Le constat politique est transcendé par l’art, la spiritualité, la beauté formelle de l’œuvre où danse, musique, fresque picturale en clair-obscur forment un tout transcendant.

Dans la "Giselle" d’Akram Khan, les personnages sont plus symboliques que réalistes, universels comme des archétypes sensibles. L’important n’est pas l’intrigue et la psychologie des protagonistes fort connus mais la qualité formelle et émotionnelle de la chorégraphie, avec ce corps de ballet en appui constant de splendides duos ou solos qui déroulent leurs volutes dynamiques devant nous. Avec des trouvailles visuelles et chorégraphiques inoubliables comme la mort de Giselle, telle une fleur qui surnage portée par les corps ondoyants d’un groupe de femmes. Bouleversant.

De la musique originelle d’Adolphe Adam, appréciée de St Saëns et de Tchaïkovski, Vincenzo Lamagna ne garde que des échos, qui inspirent certaines séquences majeures de la chorégraphie d’Akram Khan. Sa composition électro-acoustique est en harmonie avec les bruits et rythmes d’un monde angoissant.

Akram Khan, c’est l’homme des synthèses qui gagnent. Il mariait déjà la danse contemporaine avec le kathak, danse traditionnelle indienne. Du chef d’œuvre de Petitpas, il garde les pointes et leur grâce magique, pas les tutus. Totalement contemporain sans être iconoclaste il prend dans toutes les traditions ce qui les rend actuelles et passionnantes. Il n’est pas le premier à essayer de moderniser la "Giselle" historique mais cette version fera date. Si vous ne pouvez la voir – à Charleroi - dans la belle version de l’Opera Ballet des Flandres, codirigé par son complice Sidi Larbi Cherkaoui, il en existe un enregistrement par l’English National Ballet dirigé par Ross McGibbon dont de nombreux clips sont disponibles sur leur site officiel.

"Giselle" d’Akram Khan au Palais des Beaux-Arts de Charleroi les 17 et 18 novembre.