"Paye ton rôle", sur Instagram des étudiants dénoncent les discriminations et abus dans les écoles de théâtre

"Paye ton rôle" est un compte Instagram créé par et à destination des étudiants en écoles de théâtre en Belgique et à l’étranger. Le but : ouvrir la parole aux victimes de professeurs agresseurs. Sexisme, homophobie, racisme, grossophobie… Tous les types de discriminations y sont dénoncés publiquement.

Le compte Instagram "Paye ton rôle" n’a que 5 mois et pourtant, plus de 250 témoignages ont déjà été postés. De nouveaux arrivent encore tous les jours dans la boîte mail du compte. A chaque fois, le récit d’agression est glaçant. Le compte Instagram a été créé par deux étudiantes d’une vingtaine d’années, toutes deux inscrites dans une école de théâtre belge. Celles-ci, par peur de représailles, ont préféré garder l’anonymat, ainsi que taire le nom de l’école dans laquelle les deux jeunes femmes étudient. "On est obligées de garder l’anonymat car le théâtre est un petit milieu. Si vous osez l’ouvrir publiquement, vous savez que vous risquez d’être blacklisté." explique Noémie (prénom d’emprunt). "On sait que cela pourrait jouer en notre défaveur au prochain concours ou casting que l’on voudra passer, et pourtant ce n’est qu'un compte Instagram'." ajoute Lucie (prénom d’emprunt également).

Mon prof, me trouvant trop pudique, s’est collé derrière moi et m’a attrapé le sein, devant tout le monde en disant : "La scène c’est ça, c’est la liberté du corps, il faut vous libérer."

Le compte "Paye ton rôle", Lucie et Noémie ont décidé de le créer après un énième accident, celui de trop. Face un mutisme de la part de la direction de leur école et ne sachant plus vers qui se tourner, elles ont eu envie que leurs témoignages résonnent sur le web. Très vite, elles ont commencé à recevoir des messages venant d’autres écoles que la leur. "France, Suisse, Québec… On se rend compte que la discrimination et les abus de la part de professeurs sont systémiques dans les écoles de théâtre et que surtout, ils n’ont pas de frontières !" expliquent les jeunes femmes.

En passant en revue les messages publiés, on se rend compte très vite que tous les types de discrimination y sont dénoncés.

On a voulu créer un compte inclusif et dénoncer aussi bien le sexisme, que le racisme, la grossophobie et l'homophobie…

Parmi les témoignages les plus fréquents, il y a ceux liés à la nudité et à l’intime. Des élèves forcés de se dénuder face à leurs camarades, ou obligés de poser des actes sexuels pour une scène. "Comme partout, il devrait y avoir au théâtre la notion de consentement. Avant de m’exiger de me mettre nue devant mon professeur et les autres élèves, on devrait me demander si je suis d’accord et se demander si c’est vraiment utile pour la scène." Noémie et Lucie, ainsi que de nombreux autres étudiants sur "Paye ton rôle", dénoncent le fait d’être tout le temps poussés dans leurs limites. "Parce qu’on veut devenir comédiens on est sensés tout accepter sans broncher. On nous culpabilise si on ne veut pas se déshabiller ou embrasser un partenaire. On nous dit qu’on doit le faire 'pour l’amour de l’art.'"

Des professeurs agresseurs impunis

Lucie et Noémie dénoncent également le manque de soutien de la part des directions des écoles de théâtre quand un élève essaie de parler d’une agression ou d’un incident. "C’est aussi pour ça que personne ne parle publiquement, parce que quand on le fait, rien ne change. Témoigner est déjà assez difficile que pour en plus ne pas être crue ou prise au sérieux." raconte Noémie. "Les professeurs agresseurs ne devraient plus pouvoir retourner en classe ou en répétitions."

Certains professeurs, en Belgique et ailleurs, sont au courant que le compte Instagram existe, mais ils le prennent malheureusement à la légère. "On reçoit des témoignages qui nous expliquent que certains professeurs directement concernés par des messages postés sur Instagram disent à leurs élèves 'ça ne concerne pas notre école, il n’y a jamais eu de ça ici.' Donc même quand on les met face à des témoignages de victimes, ils nient la possibilité que ça puisse avoir eu lieu là où ils travaillent, et encore pire, qu’ils sont peut-être visés par ces mêmes témoignages." explique Lucie. "C’est vraiment très grave comme réaction" ajoute Noémie.

'Tu sais dans cette profession, si un homme t’offre quelque chose, tu acceptes toujours, c’est comme ça que ça fonctionne.' – Mon prof de théâtre à la fin d’une représentation parce que je refusais son invitation à aller boire un verre.

Les deux jeunes femmes dénoncent également le fait que la majorité des professeurs en écoles de théâtre soient directement issus du milieu professionnel : "Ce sont des comédiens, des acteurs qui n’ont aucune qualification dans le milieu de l’enseignement et donc zéro pédagogie. Les écoles les choisissent pour leur renommée et leur expérience professionnelle, pas pour leurs qualités d’enseignant. Vous trouvez ça normal ?" demande Lucie. Les créatrices de "Paye ton rôle" regrettent également le manque de diversité : "ça manque de femmes, de personnes racisées et transgenres à la tête des écoles de théâtre mais aussi dans le corps professoral en Belgique et ailleurs." explique Noémie, "Pourquoi la plupart des professeurs sont des hommes blancs, d’une cinquantaine d’années ?".

'Tu ne peux pas faire de la tragédie avec tes cheveux afros comme ça' – Ma professeure de théâtre. J’arrivais pour la première fois avec mes cheveux naturels en cours.

Via "Paie ton rôle", les deux jeunes femmes souhaitent encourager les victimes à parler: "Notre objectif avec ce compte c’est de dire que les abus et les discriminations dans les écoles de théâtre existent. Créer un espace de parole pour les victimes." Lucie et Noémie aimeraient aussi inspirer plus de solidarité entre étudiants. "Quand un étudiant se fait agresser sexuellement ou verbalement par un prof devant tout le reste de la classe, les autres étudiants devraient réagir et ne pas laisser faire. Le silence doit être brisé et pas que sur Instagram."