Streaming : user centric ou data centric ?

Depuis des années, Deezer milite pour un système de rétribution des artistes basé sur l’utilisation réelle de la plateforme, dit "user centric", et non plus sur le prorata ("data centric"), ce dernier avantageant en principe surtout le mainstream. C’est éthique, c’est sain mais c’est aussi très critiqué, très compliqué et ça entraînerait même quelques effets pervers. Et pourtant, ça pourrait bien être appliqué dès 2020…

E n 2015, Geoff Barrow, surtout connu pour Portishead mais aussi actif dans Beak et compositeur de musiques de films, révélait sur Twitter que 34 millions d’écoutes en streaming de sa musique allaient lui rapporter un peu moins de 2260 euros, ce qui revient à 0,0000007 cent (US) par stream. Quand cette folie va-t-elle s’arrêter ?, se demandait-il.

La même année, Taylor Swift exigeait de Spotify que toute sa discographie soit retirée de la plateforme, refusant que son travail "contribue à une expérience qui ne rétribue pas équitablement les auteurs et les artistes". C’était d’autant plus chic de sa part que Swift est l’une des rares artistes au monde qui aurait pu correctement être rétribuée en laissant sa musique accessible sur un site de streaming légal.

C’est que le mainstream est généralement avantagé par le mode de rémunération de mise sur beaucoup de plateformes : le prorata, aussi appelé le "data centric". Celui-ci ne fait pas dans le détail : on comptabilise les abonnements et les revenus publicitaires, on totalise le nombre de streams, sont déduits les frais et la part des intermédiaires et ce qui reste du pactole est redistribué aux labels et aux artistes. Un peu à la louche. Et de façon souvent opaque aussi, vu que la "valeur" d’un stream est un secret bien gardé et dealé différemment selon les artistes et les labels.

Il y a en effet des raisons de penser qu’un stream de Drake "vaut" et rapporte donc plus à Drake qu’un stream de Geoff Barrow ne rapporte à Geoff Barrow. Qui lui-même empoche sans doute plus par stream qu’un groupe de post-rock ardennais. D’où une certaine contestation de cette formule qui avantagerait surtout les majors et les "gros" artistes. Logique : pour gagner des sommes significatives via le streaming, il faut du volume, beaucoup de volume, vu que même 34 millions d’écoutes, ce n’est pas assez. D’où une course au volume et même l’envie de certains de recourir aux escroqueries de type "arnaque bulgare", qui consiste à générer des écoutes automatiques via des batteries de comptes bidon, afin d’artificiellement gonfler la part de revenus.

On a aussi noté des effets pervers sur le formatage artistique des productions : puisque sur une heure, un maximum de streams rapporte plus que l’écoute de 6 longs morceaux de 10 minutes, il y a une nette tendance à privilégier les morceaux courts sur les plateformes et dans les studios d’enregistrement. Ainsi qu’à prôner une politique commerciale d’occupation continue du terrain par la pop et les musiques urbaines, puisque celles-ci génèrent plus de streams que les artistes plus underground ou même middleground (Portishead, pas les plus obscurs…).

Bref, dans cet environnement éditorial et commercial à la fois ultra-concurrentiel et biaisé, beaucoup de musiciens, en fait tous ceux n’étant pas dans le Top 200, ont très difficile à agréger suffisamment d’écoutes pour générer de vrais revenus. Et donc, par extension, de vivre de leur musique et de pouvoir développer des carrières.

Depuis quelques années, Deezer dit vouloir y remédier en passant du "data centric" au "user centric", axé sur l’écoute réelle. Le principe est bon, beaucoup plus éthique : sur l’abonnement de 10 euros, mettons qu’il en reste 5 dès que décomptés les frais et ces 5 euros seraient partagés entre tous les artistes que vous auriez vraiment écoutés. C’est beaucoup plus éthique, nous confirme Didier Gosset d’Impala, l’association des labels indépendants, puisque dans le data centric, tu payes par exemple aussi Roméo Elvis même si tu ne l’as jamais écouté. Mais c’est compliqué et ça peut en fait avoir un effet négatif sur les musiques de niches. 10 écoutes d’Ed Sheeran, c’est facile à comptabiliser. 10 écoutes d’artistes plus confidentiels, ça amène une comptabilité drôlement complexifiée puisque d’une grosse comptabilité transversale, tu te retrouves face à une foule de microcomptabilités. Au bout du compte, cela pourrait dès lors générer de gros coûts. Et donc encore diminuer le pactole à partager.

Chez les labels et les éditeurs, on se pose quand même pas mal de questions, toujours selon Didier Gosset. Dans un tel système, qui serait gagnant, qui serait perdant ? Il y a des projections et on parle en fait de petites pertes tant chez les indépendants que chez les majors. Il y a le problème des comptes dormants aussi. On estime à 10 ou 12% les abonnements qui sont chaque mois débités, notamment via domiciliation bancaire, mais qui ne sont en réalité pas utilisés. Parce que la personne est à l’étranger, a oublié qu’elle avait un compte, ne l’a simplement pas utilisé… Que fait-on de cet argent ? À qui va-t-il ? En octobre, à l’Amsterdam Dance Event, quelqu’un de Deezer a répondu que les sommes collectées sur les comptes dormants seraient en fait redistribuées au prorata. Mais on aurait alors un système bâtard. Et toujours opaque. En fait, si la volonté de Deezer de se montrer plus éthique que la concurrence est à saluer, il faut tout de même souligner que c’est bien Deezer qui resterait a priori gagnant, quoi qu’il arrive. Ce que la plateforme perdrait sur les gros artistes, elle le gagnerait en principe sur son catalogue.

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Larsen

Larsen est le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie-Bruxelles. Édité par le Conseil de la Musique, il touche à tous les styles, du classique au contemporain en passant par le jazz, l’électro, le rock ou la chanson.

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