Les personnes sans mobile, ou la revalorisation de la limite dans une société de l'illimité

Les personnes sans mobile, ou la revalorisation de la limite dans une société de l'illimité
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Les personnes sans mobile, ou la revalorisation de la limite dans une société de l'illimité - © Lettres Numériques

À l’occasion du cycle "Pour un numérique critique et humain" organisé au Point Culture, le magazine Lettres Numériques est parti à la rencontre du sociologue français Bertrand Bergier, qui s’est intéressé aux personnes qui refusent de vivre avec un téléphone portable.

Dans les années 1990, Bertrand Bergier s’est penché sur les Français qui n’avaient pas la télévision : "en les rencontrant, je me suis rendu compte que certains d’entre eux n’avaient pas non plus de portable et j’ai voulu étudier ce public qui n’est pas équipé".

En France, seulement 2% des individus âgés de 18 à 39 ans n’ont pas de téléphone mobile, pourquoi ? Ceci est fréquemment justifié par des arguments identitaires, qui concernent par exemple les "néo-aventuriers" : "ceux qui sont désenchantés du portable, qui considèrent comme un luxe de pouvoir profiter de la solitude" ; ou bien les personnes pour qui le fait d’avoir un smartphone induit une obligation de réponse. Persiste aussi une crainte des écarts de conduite, pour ceux qui voient le téléphone comme un outil de renseignement ou de contrôle.

L’argument historique est également un raisonnement fréquent chez les individus qui ont passé une partie de leur vie sans téléphone, "leur passé sans téléphone tient alors lieu de preuve de leur disposition à s’en passer".

Les propriétés de l’objet sont aussi souvent critiquées, déjà d’un point de vue technique (non-respect de l’environnement, émissions d’ondes…), tandis que "d’autres dénoncent le côté ‘couteau suisse’ d’un smartphone qui est insupportable et détourne l’outil de sa fonction première". Sans oublier l’aspect financier…

Mais peut-on rester en dehors du monde numérique à l’heure actuelle ? Bertrand Bergier rappelle que ces individus ne sont pas totalement non-équipés : "ils disposent d’un ordinateur, mais ils souhaitent poser des limites à la joignabilité et revendiquent un droit à la déconnexion". Et le sociologue s’interroge "les personnes sans mobile préfigurent-elles, dans leur atypicité, le typique de demain ? De ce point de vue, les sans-mobile nous interrogent sur la revalorisation de la limite".

 

Propos recueillis par Loanna Pazzaglia.
Retrouvez la totalité de l’interview de Bertrand Bergier sur le site de Lettres Numériques.