Ulysse : Surf à haut débit

Ulysse : Surf à haut débit
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Ulysse : Surf à haut débit - © michaelferire.com

Rejetons de la génération Internet, les trois garçons d’Ulysse connectent leurs matières grises via des ordinateurs. Réceptacles de leurs émotions, les machines se plient ici à un éclectisme musical décomplexé et totalement insouciant. Les productions du trio bruxellois se vivent en effet comme une déambulation aléatoire dans les listes de lecture Spotify. Entre hip-hop, électro, rock et R&B, les chansons du nouveau Surf glissent à présent sur des mots roucoulés en français. Et ça le fait.

L’odyssée d’Ulysse commence sur les bancs de l’école. Entre stages et blocus, examens et fêtes chez les copains, trois étudiants en communication se découvrent des affinités. Le premier, Julien Gathy affiche un sérieux penchant pour les musiques électroniques. Dans son kot, ça bastonne en mode techno minimale et drum’n’bass. Sans parler de sa passion pour les héros du label Ed Banger. Le deuxième larron s’appelle Benoît Do Quang. Lui, son truc, c’est le folk-rock, le rap et la chanson. Pour le troisième lascar, c’est encore une autre histoire. Moi, j’étais plutôt porté sur des groupes de metal comme Tool et Machine Head, détaille le chanteur Arnaud Duynstee. Vu nos goûts diamétralement opposés, personne ne nous aurait conseillé de faire un truc ensemble. À la base, notre union n’avait aucun sens. Ce qui nous a rassemblés, c’est toute la veine post-dubstep et les morceaux signés par James Blake.

Unis par cette passion commune, ils commencent à s’échanger des productions par boîtes mails interposées. Au début, notre processus créatif était purement virtuel. En décembre 2013, le trio rassemble ses idées dans le monde réel. Mais il y avait un gros point d’interrogation, soupire Julien Gathy. Comment s’adapter à la scène quand on élabore sa musique sur l’écran d’un laptop ? Pour nous, c’était toute la question… En mars 2014, Ulysse prend ses quartiers du côté de Flagey pour un premier concert dans un petit café. C’était horrible, s’amuse Arnaud Duynstee en jetant un coup d’oeil dans le rétro. Nous étions sur une table à trois, tellement concentrés sur nos machines qu’il nous était impossible de lever la tête…

Quelques jours après cet épisode traumatisant, Ulysse saute le pas et s’inscrit à deux tremplins amateurs. L’un est organisé par Les Ardentes, l’autre par le Dour Festival. Le groupe remporte finalement la mise sur les deux tableaux. Fort de ces succès, Ulysse s’entrouvre les portes d’une programmation à l’affiche de ces grands rendez-vous de l’été. Sauf que nous avions juste de quoi tenir vingt minutes sur scène. Dans l’empressement, le trio étoffe son répertoire en explorant de nouveaux territoires. Nous avons toujours fonctionné comme ça, à l’instinct, indique Benoît Do Quang. Nous découvrons le métier avec beaucoup de naïveté. Quand nous avons finalisé nos premiers titres, par exemple, nous étions persuadés qu’il fallait les mixer et opérer un mastering. Mais, en vérité, l’utilité de ces deux étapes nous échappait complètement.

French Kiss

Après deux EP’s autoproduits avec peu de moyens mais beaucoup d’idées, Ulysse remet le couvert sur courte distance. Le nouveau Surf embarque ainsi six titres sur des vagues électroniques ondoyantes. Toujours campée aux confins du dancefloor et d’une collection de mélodies synthétiques, la formule proposée par le trio tente pourtant une nouveauté : la chanson française. Jusqu’ici, le groupe s’était construit un son en infiltrant les réseaux anglo-saxons, décodant les cartes-mères de formations comme Mount Kimbie ou Darkstar. Les premiers mots en français sont arrivés sans prévenir sur le single Mañana, explique le chanteur. C’était curieux. Car notre langue maternelle se situe à mille lieues de nos influences musicales. Utiliser le français dans les paroles, ça ouvre des perspectives. Et puis, c’est ultra libérateur de ne pas devoir recourir au correcteur Google toutes les deux minutes pour vérifier qu’on ne raconte pas n’importe quoi. Dans le sillon d’artistes comme Christine and The Queens, Angèle ou François and the Atlas Mountains, les gars d’Ulysse confrontent le français à de nouvelles sonorités. Je pense que la performance de Stromae a décomplexé pas mal de monde. Son succès a ouvert l’esprit des mélomanes bien au-delà de la francophonie. Aujourd’hui, quand on veut chanter en français, on ne se pose plus la question : on passe directement à l’action.

Bruxelles arrive

À l’aise sur toutes les surfaces, Ulysse n’a jamais caché son affection pour la culture hiphop. Mais jusque là, le groupe diluait cette passion dans le dédale de ses productions. Cette fois, plus de cachoterie. À l’heure du troisième EP, le trio plonge le rap dans Acid, un morceau en béton qui vient sceller une collaboration avec Roméo Elvis. À l’époque où nous étions en train de composer ce titre, je ne jurais que par Roméo Elvis, confie Benoît Do Quang. Pendant plusieurs mois, mes matinées étaient réglées comme du papier à musique : je me levais et j’allais prendre ma douche en écoutant son premier EP. Pour moi, chaque journée commençait avec Bruxelles, c’est devenu la jungle.

En marge de la musique, Benoît Do Quang se débrouille aussi derrière une caméra. Réalisateur de clips pour Veence Hanao x Le Motel, Caballero & Jean- Jass, blackwave. ou Zwangere Guy, l’artiste est à l’origine de la vidéo de l’hymne Bruxelles arrive, véritable chant de ralliement de la scène hip-hop. Lors du tournage, j’ai proposé à Roméo de travailler avec nous sur une compo. Il a tout de suite accepté… Cette collaboration fonctionne parce que nous partageons la même philosophie que lui. Si Roméo Elvis décloisonne allégrement les frontières du hip-hop, Ulysse fait de même dans l’antichambre de l’électro-pop.

Enregistré à la maison, peaufiné du côté de Beaumont dans les jardins du greenHouse Studio, le nouvel EP est passé entre les mains expertes du producteur Jean Vanesse, un pionnier de la scène funk-house, dont le nom reste, chez nous, associé à de récentes prouesses sonores (Mélanie De Biasio, Glü ou Dan San). Objet transgenre, le disque d’Ulysse tire son titre de la chanson du même nom. Nous avons placé Surf en avant parce que le thème de l’équilibre traverse les six morceaux du EP. La planche de surf est ici utilisée comme une métaphore, une façon d’évoquer le bon sens, le bien-être, la stabilité en amour ou en amitié. De nos jours, tout le monde est amené à surfer dans la jungle urbaine pour trouver une position stable et confortable. C’est comme le surf : l’activité est physique, éreintante et pourtant ultra grisante. Pour dix secondes de bonheur absolu, tu dois te manger cinq vagues de front. Mais qu’importe, Ulysse ne craint pas de se jeter à l’eau. Les nouvelles chansons le confirment : le groupe cultive l’amour du risque et ne redoute aucune figure acrobatique. Bonne attitude.

Larsen est le magazine de l'actualité musicale en Fédération Wallonie-Bruxelles. Édité par le Conseil de la Musique, il touche à tous les styles, du classique au contemporain en passant par le jazz, l’électro, le rock ou la chanson.

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Ulysse sera en concert le 5 juillet aux Ardentes