Lost Frequencies : Jeux sans frontières

Lost Frequencies : Jeux sans frontières
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Lost Frequencies : Jeux sans frontières - © BOY KORTEKAAS

À vingt-quatre ans, Félix De Laet a porté son projet artistique aux quatre coins de la planète électro avec un succès populaire et viral qui dépasse l’entendement. Du Brésil à l’Asie, de New York à Moscou, de Tomorrowland aux Francofolies de Spa où il proposera, pour la première fois, un live avec musiciens cet été, le Bruxellois est l’un de nos meilleurs ambassadeurs dans un genre musical qui ne s’est jamais aussi bien exporté. Depuis la sortie de son album Less Is More en 2016, Lost Frequencies élargit les horizons, entre un flirt avec la pop indé pour un remix de Girls In Hawaii et la création de son propre label. Dans ce monde hyper connecté qui est celui de sa génération, c’est via Skype qu’il nous a accordé cette interview, depuis le backstage d’un festival EDM à Miami.

Aujourd’hui la Floride, demain l’Asie et, cet été, dans tous les festivals européens. Félix De Laet est-il un artiste heureux ?
Oui, super heureux. Je vis à cent à l’heure mais je sais aussi prendre des pauses pour me rendre compte de ma chance. Ce qui m’arrive est complètement dingue. Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais imaginé une telle trajectoire. Partout où je joue, c’est la fête, la folie, des sourires sur tous les visages, des gens qui chantent des morceaux que j’ai créés dans mon salon. Oui, c’est complètement dingue.

Même si vous aviez déjà auparavant plusieurs gros succès en single, nous avons l’impression que c’est avec votre premier album Less Is More paru en 2016 que tout a explosé.
C’est vrai. Même si les gens achètent moins d’albums, ça reste une étape importante. Avec Less Is More, les gens ont compris que le projet Lost Frequencies, ce n’était pas seulement des singles et de l’éphémère. J’ai pu dévoiler d’autres facettes de mon univers, imposer mon identité. Pour la scène, j’ai aussi beaucoup évolué. Au début, je me produisais uniquement en club ou en festival. Je faisais un DJ set où je jouais aussi les morceaux des autres. À la sortie de Less Is More, j’ai fait une tournée sous mon propre nom, même si c’est encore du DJ set. Je travaille aujourd’hui sur un vrai live que je présente notamment cet été aux Francofolies de Spa. C’est un aboutissement pour moi. Je ne proposerai que mes propres compositions avec un batteur, un claviériste et un musicien multi-instrumentiste qui passera des claviers à la guitare.

Votre nom est souvent associé à Tomorrowland. Quelle est votre relation avec ce festival ?
C’est une relation à la fois particulière et privilégiée. Mon manager est très proche des organisateurs de Tomorrowland. Ils partagent les mêmes bureaux. Dès le début, le festival m’a fait confiance. Chaque fois qu’ils m’invitent, je me retrouve un peu plus haut dans l’affiche. J’ai droit désormais à ma propre scène. En avril 2016, j’ai aussi eu l’occasion de participer à l’édition décentralisée du Tomorrowland qui a eu lieu au Brésil. C’était la première fois que je me produisais devant plus de 100.000 personnes. Je me rends compte de la chance que j’ai eue à mes débuts d’avoir ce coup de pouce. Tomorrowland est à l’électro ce que Werchter est au rock. Avoir sa place dans la programmation est important pour ta carrière. C’est aussi une manière de prendre " la température ", de te situer par rapport aux autres artistes et aux autres styles de musique électro. Cet été, j’ai droit à la main stage le 22 juillet et, le week-end suivant, je joue sur ma propre scène, la Lost Frequencies And Friends Stage où j’ai aussi invité 2 Many DJ’s et Armand Van Helden.

Carte Blanche

En mars dernier, vous avez sorti un remix de la chanson Guinea Pig de Girls In Hawaii. C’est une commande du groupe ?
Non, il se trouve que je suis un grand fan de Girls In Hawaii. Depuis ses débuts, ce groupe a réussi à imposer son identité musicale. J’étais sous le chapiteau du Pukkelpop lorsque les Girls ont effectué leur grand retour scénique en août 2013. C’était particulièrement émouvant. Lors de la première édition des D6Bels Music Awards qui s’est tenue à Liège en janvier 2016, j’ai rencontré les membres du groupe et leur manager. Nous nous sommes promis de collaborer et l’occasion vient enfin de se présenter avec Guinea Pig qui est tirée de leur dernier album Nocturne. Ils m’ont donné carte blanche et ont été contents du résultat. J’ai trouvé ça très flatteur.

Vous avez publié sur YouTube une "home vidéo" dans laquelle vous expliquez comment vous avez remixé ce titre. Quel est le but ?
Initialement, je voulais faire une vidéo de dix minutes. Finalement, elle dure trente minutes. Vous vous doutez bien que ce n’est pas pour faire du clic. Je reçois beaucoup de demandes de gens qui veulent savoir comment je bosse à la maison. Je trouvais que ce remix des Girls In Hawaii était une belle occasion de montrer l’envers du décor. Un remix, c’est beaucoup de travail. Je suis catalogué " producteur électro " mais j’adore travailler sur des éléments acoustiques et organiques. La chanson Guinea Pig est particulièrement intéressante au niveau de la mélodie et de l’alchimie des voix. C’est ce que j’ai essayé de mettre en avant en y ajoutant ma touche.

Vous avez suivi des cours de solfège et appris le piano. En quoi cette formation classique vous aide-t-elle aujourd’hui ?
Je ne pense pas que ma formation classique me distingue des producteurs électro qui sont autodidactes. Pour réaliser de bons morceaux en électro, il faut être inventif, créatif et aller dans une direction que les autres ne suivent pas. Je connais des tas de musiciens sortis du Conservatoire qui ne font hélas qu’appliquer la théorie qu’ils ont étudiée pendant plusieurs années sans jamais se démarquer. À l’inverse, j’ai bossé récemment en studio avec Netsky (alias Boris Daenen). Il ne sait pas lire la musique mais il la comprend mieux que tout le monde. Cet artiste m’impressionne plus que ceux qui ont un background théorique et n’en sortent jamais.

Votre oreille réagit-elle différemment en fonction de la musique que vous écoutez ?
Oui et c’est parfois frustrant. Quand j’écoute de la pop, ma connaissance du solfège et des mesures me permet de comprendre et d’anticiper très vite ce qui va se passer. Dès que j’entends de l’électro, j’ai envie de tout décortiquer pour savoir comment le producteur a créé ces sons en studio. En fait, pour me détendre dans l’avion ou chez moi, j’écoute du rock indie. Je ne me pose alors aucune question et j’adore ça. Le rock indie, c’est ma récréation.

Des chiffres et du live

En novembre dernier, vous avez créé votre label Found Frequencies. Est-ce qu’on y trouvera d’autres productions que les vôtres ?
Oui, c’est le but. J’essaie de faire un maximum de découvertes en piochant sur Soundcloud ou sur YouTube. Je viens de signer sur mon label le jeune duo bruxellois Two Pauz. C’est de la techno très mélodique. Le premier single doit sortir avant l’été.

Sorti l’automne dernier, votre single Crazy a dépassé aujourd’hui les trente millions de streams. Qu’est-ce que ça représente concrètement pour vous ?
C’est quelque chose d’abstrait. Franchement, je ne crache pas dans la soupe et ça me fait plaisir d’engendrer autant de clics. Mais on ne cesse de me sortir des chiffres d’audience sur Facebook, YouTube ou sur les sites de streaming. Je m’emmêle les pinceaux. La vraie satisfaction, c’est de voir les gens danser à mes concerts. C’est du concret. Quand je joue sous mon nom dans un festival où il y a plusieurs scènes et que des milliers de gens dansent devant moi plutôt que d’aller voir ailleurs, je me dis que j’ai accompli quelque chose. En DJ set ou en live, tu ne peux pas tricher. Je connais des tas d’artistes qui cumulent des millions de vues mais qui ne remplissent pas des salles.

Après l’internat, vous vous êtes inscrit à Solvay sans être arrivé au bout de votre cycle. Des regrets ?
Si j’avais fini mes études d’ingénieur à Solvay, je comprendrais peut-être mieux le nombre de vues, de likes et de streams… Non, je rigole. À Solvay, en première année, j’ai eu des bons points jusqu’à la Noël et puis j’ai redoublé. Ma carrière de DJ commençait à prendre de l’ampleur, je venais de signer sur un label, j’étais de moins en moins souvent en Belgique et j’ai fini par tout laisser tomber. Mais j’ai voyagé dans le monde entier, rencontré des tas de gens passionnants et vécu des expériences que peu de gens de mon âge connaîtront. Je suis très content du choix que j’ai fait. C’est marrant que vous me posiez cette question, car je venais d’y penser. Les étudiants avec lesquels j’ai commencé doivent sortir de Solvay en juin.

La prochaine étape ?
Présenter un bon live avec mes musiciens, signer de nouveaux projets sur mon label et sortir un gros EP de Lost Frequencies. J’ai beaucoup de chansons en stock qui ne sont pas forcément des singles mais que je veux faire entendre au public.

Larsen est le magazine de l'actualité musicale en Fédération Wallonie-Bruxelles. Édité par le Conseil de la Musique, il touche à tous les styles, du classique au contemporain en passant par le jazz, l’électro, le rock ou la chanson.

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