La Chiva Gantiva : décollage immédiat

La Chiva Gantiva
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La Chiva Gantiva - © DR

Le plus colombien des groupes bruxellois explore de nouveaux espaces sonores sous le cockpit de Despegue. Cohérent, parfaitement équilibré, ce troisième album voit La Chiva Gantiva évoluer dans une autre dimension. Au carrefour du folklore caribéen, de la cumbia et d’envies d’ailleurs, la musique gagne en légèreté. De quoi monter en puissance.

Bruxelles, début de l’été. La Chiva Gantiva ne prend pas de vacances, mais s’apprête à rejoindre la France. Direction les Eurockéennes de Belfort. Nous ouvrons pour Iggy Pop, annonce fièrement le chanteur Rafael Espinel. C’est que son groupe est un habitué des grands raouts festivaliers : Roskilde, Paléo, Nuits de Fourvières, Festival d’été de Québec… Paradoxalement, nous n’avons pas une seule chanson qui passe à la radio, s’amuse le leader de La Chiva. Mais ça va peut-être changer avec le troisième album. Pourquoi ? Parce que nous avons enregistré des chansons à écouter à la maison. Avec ce disque, nous sortons de notre zone de confort.

Né dans un contexte difficile, "Despegue" est passé à travers une salve d’attentats et une rupture sentimentale. En plein enregistrement, le couple formé par la percussionniste Natalia Gantiva et Rafael Espinel a, en effet, mis un terme à seize ans de vie commune. Sentiments éraflés, coeur blessé, le couple décide pourtant de rester unis dans le groupe, histoire de soigner ses plaies autour de belles chansons. "Montanas de selva verde" ou "Vuelvo y me despido" évoquent ainsi l’amour et ses dissensions. Nous continuons La Chiva Gantiva ensemble. Il s’agit de notre bébé commun. Cette séparation ne change rien. Notre relation prend juste une autre tournure, un nouvel envol.

À la lumière de cette révélation, le titre du disque s’éclaire. "Despegue" — "décollage", en espagnol — marque effectivement un nouveau départ pour le groupe. Plus appliquée, La Chiva Gantiva adoucit son caractère fanfaron via quelques compos fragiles, délicates. Dans le genre, la ritournelle "Fantasmas" est une perle. Vaguement mystérieuse, vraiment apaisante, elle caresse des rythmiques cumbia, tout en épousant les formes de l’afrobeat. Bénéfique, cette façon de temporiser favorise la digestion des morceaux les plus enlevés ("El Ritmolollevo yo", "Tripeo") ou osés, comme "Cuero", incursion hip hop imaginée en compagnie de Speech, leader des vénérables rappeurs d’Arrested Development.

Martiens et citytrip

Bruxelloise dans l’esprit, colombienne dans l’âme, la petite troupe vit son folklore à distance. Pour Rafael Espinel, cet éloignement constitue un atout. Par rapport aux autres artistes colombiens, nous sommes dans un espace temps radicalement différent, analyse-t-il. Musicalement, nous vivons dans une dimension parallèle. Nous sommes des Martiens. En Colombie, il nous arrive d’être dénigrés. Comme si nous avions déserté. À Bruxelles, lorsque nous revendiquons notre sentiment d’appartenance à la Belgique, certains nous rétorquent que nous sommes Colombiens. En fait, La Chiva Gantiva est à l’image des mouvements migratoires qui parcourent la planète. Dans le futur, ces échanges seront la norme. Pour l’instant, nous sommes à l’avant-garde d’une esthétique élaborée au croisement des continents…

Avant, les chansons de La Chiva Gantiva se nourrissaient des voyages. Les avions partaient, l’inspiration venait. Aujourd’hui, l’impulsion vient de Brooklyn. Géolocalisées du côté de New York, ces idées fraîches découlent d’un citytrip initiatique. Fin 2015, je suis parti là-bas pendant deux mois, raconte Rafael. Cette ville représente une part du rêve américain. Surtout, je m’y sens bien. C’est une source d’inspiration. Ceci dit, aucun titre ne parle de New York. Dans l’album, les seules traces de Big Apple sont liées à la présence du saxophoniste Martin Perna (du groupe Antibalas - Ndlr) et au mastering de l’ingé-son Fred Kervokian (Sonic Youth, The National - Ndlr).

Même si "Despegue" est profondément attaché à l’effervescence new-yorkaise, il ne renonce pas pour autant aux saveurs d’ailleurs. Placé en fin de parcours, le morceau "Schizofonia" propose ainsi une cartographie sonore d’un monde (re)visité par La Chiva Gantiva. Ce titre enferme des sons capturés en Turquie, Russie, Corée, U.S.A, Ukraine, Bénin… Ces samples sont des souvenirs de nos tournées.

Pour produire "Despegue", La Chiva Gantiva a fait appel aux services d’Ivan Benavides, icône des studios d’enregistrement colombiens. Il est venu à Bruxelles. Nous avons fait ça juste au-dessus du Bonnefooi, un petit café du centre-ville. C’est là, dans une pièce truffée de micros, que le groupe a décollé vers d’autres horizons.

 

La Chiva Gantiva sera en concert le 2 novembre à la Rotonde du Botanique.

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