Juice WRLD, incarnation du succès et de la fragilité du rap "SoundCloud"

La mort surprise du jeune rappeur Juice WRLD dimanche a mis en lumière le succès, comme la fragilité grandissante, du "rap SoundCloud", un sous-genre aux sons bruts en pleine explosion ces dernières années. Ce mouvement doit son nom à la plateforme de streaming SoundCloud, basée à Berlin. Née en 2007, elle entend favoriser la découverte de nouveaux artistes, en enlevant les barrières et en permettant à tout le monde d’y mettre ses sons.

SoundCloud fut longtemps la terre d’aventures du rap, où des aspirants musiciens mettaient en ligne une musique souvent plus brouillonne, émotionnellement plus fragile, pour la promouvoir à l’intention d’une audience rodée aux outils numériques et aux réseaux sociaux. L’esthétique du mouvement alimentait sa "viralité" sur le Net : rappeurs aux couleurs néons et aux tatouages faciaux individualisés contribuaient à une large diffusion sur Instagram.

Une nouvelle moisson de rappeurs cultivaient un son délibérément artisanal, où ils évoquaient volontiers leurs passages dépressifs et les médicaments pris pour atténuer leurs douleurs. "Neutralise la douleur, prends ces 'Perc' par la bouche et par le nez", fredonnait Juice WRLD dans sa chanson "HeMotions", sur son album "Death Race For Love" (2019). Les artistes n’hésitaient pas à évoquer leur usage de l’antidouleur Percocet, de l’antidépresseur Xanax et d’un breuvage surnommé "purple drank", un mélange de sirop pour la toux – contenant de la codéine, un antidouleur opiacé addictif – de soda et parfois d’alcool.

 

Le triomphe des rappeurs Soundcloud

Ces dernières années, avec la montée du streaming, qui a permis de contourner les puissances traditionnelles du monde de la musique, les rappeurs SoundCloud, malgré leur énergie désordonnée, sont devenus plus populaires, ce qui a entraîné un enjeu de rivalité croissante pour les labels en quête du dernier artiste faisant le "buzz". L’hyperactif Lil Pump a ainsi signé, selon des médias américains, un contrat de 8 millions de dollars, et XXXTentacion, décédé en juin 2018, avait scellé peu avant sa mort un contrat de 10 millions.

SoundCloud est aussi devenu un refuge pour DJ. Et c’est sur cette plateforme que Billie Eilish, 17 ans et nominée six fois pour les Grammys, qui seront décernés fin janvier, a connu ses premiers succès. Mais le rap domine aujourd’hui l’industrie de la musique, et représentait environ le quart des morceaux écoutés à la demande en 2018, selon la société d’analyse du marché musical BuzzAngle.

Les rappeurs "en tant que groupe, font de la musique sur ce qui se passe aujourd’hui et la mettent à disposition", explique Larry Miller, directeur du programme d’études sur l’industrie de la musique à New York University. "Ils se sont emparés des outils permettant de faire de la musique pour rien ou pour pas cher et, pour la distribuer gratuitement, plus vite et en plus grand nombre que les autres genres musicaux". "Ils mettent simplement leurs œuvres dans le domaine public et ils le font vite", dit-il.

 

Un mouvement au bord de l’implosion

Mais si le mouvement semblait en pleine éclosion, il semble désormais proche de l’implosion. Beaucoup de ses figures mènent des vies chaotiques, parfois minées par la criminalité. XXXTentacion, révélé par le tube macabre "Look At Me !", a été assassiné à l’âge de 20 ans. Il avait déjà un casier judiciaire, y compris une inculpation pour séquestration et violences conjugales, pour avoir frappé sa petite amie enceinte.

Et un autre rappeur, Tekashi69, qui risquait gros après avoir été inculpé de racket et autres chefs liés aux armes à feu, a accepté d’être témoin à charge pour l’accusation dans le procès de membres présumés de son ex-gang. D’autres ont succombé aux démons évoqués dans leur musique : la mort de Juice WRLD a suivi celle de Lil Peep, un rappeur parfois surnommé "le Kurt Cobain de SoundCloud", décédé d’une overdose au fentanyl et au Xanax en 2017.

Si l’histoire du rap a souvent été marquée par la drogue et la violence, les paroles du rap SoundCloud, souvent plus proches de groupes de rock comme Panic ! at the Disco, ont marqué une évolution. Juice WRLD, qui avait percé avec le hit "Lucid Dreams" resté, l’an dernier, des mois durant au "Top 10" du magazine Billboard, était réputé pour évoquer des thèmes comme la mortalité et la tristesse, mêlant rythmes menaçants et mélodies tendres.

"J’ai l’impression que les gens n’ont pas peur de toucher à toutes leurs émotions", disait récemment le rappeur à la radio publique NPR, dans une interview diffusée après sa mort. "Autrefois, surtout quand tout le monde essayait de jouer les durs, les gens n’essayaient pas de toucher à cette partie de leur vie". "J’ai l’impression que certains de ces gens sont plus mûrs qu’autrefois car ils parlent de tout ce qu’ils ont traversé. De tout, pas juste de la violence".